Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et, tout en la pressant contre son cœur palpitant, il se mit à la dévorer de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée et ne songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait pantelante entre ses mains.
Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. Il put croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.
Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les traces de larmes?
Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair.
XXI
LA MAITRESSE SANS AMOUR
— Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait rue de l'Université, je n'avais jamais songé à tromper mon mari ; et voilà que, non contente de l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne sera donc qu'un perpétuel supplice!
Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif des sentiments compliqués qui la lui avaient jetée dans les bras, lui avait donné rendez-vous pour le surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir délicieux, et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la voyait plus que sous les traits et l'état civil de Mme Dalombre, femme d'un député très écouté à la Chambre. Pour un artiste qui logeait aussi haut et ne vendait ses toiles que par intermittence, une telle conquête était quasi glorieuse. En outre, il était impressionné par l'existence romanesque de cette séduisante créature, dont les splendeurs et les misères visaient tout un côté de la question sociale, dont s'occupent ceux mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.
Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette grande dame, dont les yeux l'avaient si fort troublé pendant les quadrilles du bal de l'ambassade de Suède. Elle était à lui : il n'y avait pas à dire. Peut-être était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère ; mais, ma foi, la passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.
Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle entrevue, il resta incapable de prendre une palette. Il eut cependant l'idée de la portraiturer, mais il se dit orgueilleusement :
— J'aime bien mieux la peindre d'après nature.