— Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au Bois, répondit Albert. Et, reprenant le papier, il ajouta : « Lis-moi un peu la bête de lettre que je viens de recevoir. »

Emmeline la dévora d'un seul coup d'œil. Elle aussi reconnut tout de suite l'écriture, mais elle eut l'air de l'étudier quelques minutes pour se donner le loisir de se remettre.

— Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet de venir de la même source que les autres? dit-elle simplement.

— C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. Mais qui diable peut te poursuivre encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le même quartier. Nous menons une tout autre existence.

— Il y a des gens si désœuvrés et si méchants! fit observer Emmeline. D'autant que, huit fois sur dix, quand je sors sans toi, j'emmène Albertine. L'individu qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas notre façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, pourquoi ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il serait bien plus ingénieux d'attendre que j'y sois pour t'inviter à aller m'y surprendre.

— Si cet imbécile a cru me mettre la puce à l'oreille, il s'est bien trompé! riposta Albert, en haussant les épaules. Et il déchira la lettre en une douzaine de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux papiers inutiles.

Emmeline avait triomphé momentanément de la terrible commotion qu'elle avait ressentie à la vue de ce document inattendu. C'était par son sang-froid qu'elle s'était sauvée ; mais elle avait instantanément compris que les révélations encore incomplètes arrivées jusqu'à son mari mettaient fin pour jamais aux promenades sur les hauteurs cythéréennes de la rue Condorcet.

Du moment où elle était surveillée, elle était prise, et toute la confiance dont elle avait saturé Albert n'empêcherait pas le fait brutal de s'imposer un jour irréfutablement.

Elle était encore relativement heureuse que la lettre anonyme n'eût pas donné d'adresse précise ni fourni de ces détails qu'on n'invente pas et qui ouvrent une voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait la peine de commencer une enquête, il acquerrait bien vite la preuve qu'elle n'emmenait jamais Albertine avec elle dans ses sorties, et que c'était avec la femme de chambre que la petite allait s'amuser sous les arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres de l'avenue des Champs-Élysées.

Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était impossible d'en mesurer l'étendue, résidait dans ce coefficient inconnu qui s'appelait l'amour de Gérald. Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait à ne pas revenir? Il l'adorait : elle n'en doutait guère. Mourrait-il de chagrin ou provoquerait-il un scandale? La première hypothèse était certainement douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. Car, si l'auteur encore ignoré de la lettre que lui avait lue en souriant le candide Albert possédait le quart ou même la moitié d'un des secrets de sa vie, Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée les laisserait peut-être échapper les uns après les autres.