Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait des précédentes en ce qu'elle était parfaitement exacte? Elle avait cru remarquer les tournures de phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture qui l'avaient déjà frappée autrefois : mais elle n'était pourtant pas tout à fait sûre que les trois lettres partissent d'une seule et même personne.

Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et maintenant presque riche, avait déserté son ancien quartier et n'avait aucun intérêt à troubler par quelque algarade le repos qu'il s'était acquis à force d'intelligence et de docilité.

Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient le cerveau, lui serraient l'estomac et la prédisposaient peu à peu à cette maladie nerveuse, dont elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans les salons de l'ambassade de Suède.

Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa la moitié de son après-midi l'œil aux carreaux de la rue, tremblant de voir se profiler sur le trottoir la silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui écrire, mais c'était l'inviter à répondre ; et si une déposition orale est compromettante, l'exhibition d'une correspondance l'est cent fois plus.

Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser supposer qu'elle avait assez de lui ; qu'elle lui en préférait un autre. L'indignation et le mépris finiraient par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert savait tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait être plus dangereux. Il l'aurait immédiatement clouée par cette proposition magnanime :

— Partons ensemble pour l'étranger!

Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter ceux qu'elle aimait pour cet amant qu'elle n'aimait pas, elle lui opposerait un « non! » accentué, qui le pousserait probablement aux dernières catastrophes.

XXII
LA VIEILLE FILLE

Mlle Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement la nouvelle du mariage de M. Albert avec la jeune fille que son oncle avait recueillie dans des circonstances si romanesques. Dans ses petits calculs de dévote, elle avait décidé que cette étrangère était tout bonnement le fruit de quelque faute inavouée du vieil armateur et que, conséquemment, M. Albert épousait sa cousine.

Elle avait suivi jour par jour les publications et, le matin de la noce, avait envoyé sa bonne se mêler à la foule afin de voir sortir la mariée de l'hôtel de la rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les témoins. La persévérante élève du couvent des Dames Anglaises avait, jusqu'à la dernière minute, espéré qu'un incident imprévu démolirait cette union qui traversait d'outre en outre des projets depuis si longtemps médités.