— Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! objecta Emmeline, forte de ce qu'elle croyait être son droit.

En France, pays de tous les arbitraires, on arrête les femmes parce qu'elles sont dans la rue : et, lorsqu'afin de n'y plus être, elles cherchent asile dans un hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez chez un marchand de tabac, il vous donne un cigare en échange de votre argent. Quand vous retenez, moyennant un prix fixé, une chambre pour y passer la nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez achetée et payée pour un temps déterminé. On se casserait la tête contre les murs avant de comprendre pourquoi la police se permet de se faire ouvrir, à toute heure du jour et du soir, la porte de votre chambre, sous prétexte qu'elle a été meublée par un autre que par vous ; tandis que si l'armoire et le lavabo qui la décorent vous appartenaient, votre seuil deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.

Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur les garnis, tous les voyageurs qui descendent à l'hôtel sont susceptibles d'être saisis dans leurs lits et traînés au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure tolérance que les princes régnants et les héritiers présomptifs qui viennent visiter Paris ne sont pas compris dans les rafles qui s'y opèrent si fréquemment.

Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. Aussi le plus moustachu des deux agents ne le réfuta-t-il que par un : « Allons, oust! » qui clôturait la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se cramponna au dossier du lit où elle s'était étendue tout habillée. Elle s'agenouilla sur le matelas, suppliant, se prenant la tête à deux mains :

— Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai rien fait de mal… bien au contraire… ah! si vous saviez!

Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à Paris, quand Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on fait la presse des femmes, comme on fait la presse des matelots dans les ports anglais, quand la Grande-Bretagne a besoin de renforcer sa marine.

Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que si c'eût été les aboiements d'un chien, les agents la lancèrent dans l'escalier, qu'elle roula jusqu'à l'entrée de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une vingtaine de filles était contenue par six autres policiers. Emmeline fut poussée du poing dans cette tourbe, où elle entra, comme on entre dans le déshonneur, les yeux fermés.

Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu d'un escadron volant composé de vieilles femmes décolletées et têtes nues ; de petites filles, dont deux ou trois n'avaient pas treize ans ; de maritornes en tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne et en chapeau, que l'une d'elles avait laissé glisser de son chignon et qu'elle portait dans le dos comme une hotte.

Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient des silhouettes d'hommes étranges, qui suivaient le cortège et s'arrêtaient quelquefois comme pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient pas les agents.

On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. L'attitude des prisonnières était, en général, celle de l'indifférence. Elles avaient l'air de connaître sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours ou trois semaines qu'il leur faudrait vivre loin du boulevard et des bals publics. La plupart considèrent ces aventures périodiques comme une sorte de tribut féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient presque au service militaire. Une des raflées dit tranquillement à sa camarade de route, en se laissant tomber sur un des lits du poste :