— Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore faire nos vingt-huit jours!

Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre les genoux, jusqu'à ce qu'on vînt la chercher pour la mener à la Préfecture, au bureau où on interroge et on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de la voiture administrative, dont les cellules font l'effet de cercueils rangés debout dans la crypte d'un monastère, la glaça de terreur. Il lui sembla que si elle entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en sortirait que morte.

Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement l'ascension du marchepied de l'omnibus cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent une certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant moyen de montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à l'orifice du gouffre avec un petit coup de ressac plein d'élégance. Elle était si honteuse de se donner ainsi en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans le couloir qui sépare les cellules : elle avait hâte de disparaître à tous ces yeux et à tous ces ricanements.

Après un quart d'heure de route, de la boîte où on l'avait jetée on la transvasa à la préfecture, dans l'antichambre du deuxième bureau de la première division. C'est le bureau des mœurs. Cette première pièce, tellement sombre qu'elle est perpétuellement éclairée au gaz, a pour tous meubles des bancs qui en font tout le tour.

Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant leur jugement, les raflées, filles, femmes ou veuves capturées à bon escient ou par erreur dans une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus démoralisante des investigations. Cette souillure fut pour Emmeline presque aussi cruelle que l'autre.

Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit fut prêt à comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. Toutes les prisonnières se levèrent et, comme un troupeau au courant des volontés du molosse qui les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes ensemble dans une seconde pièce capitonnée de dossiers, et au milieu de laquelle se dresse un immense bureau, dont les moindres casiers sont bourrés de papiers, comme un canon chargé jusqu'à la gueule.

Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, entre les bras d'un fauteuil de style Empire, ne se doutait indubitablement pas de la douloureuse responsabilité sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, fit, d'un regard circulaire et presque jovial, une première inspection du gibier que ses employés rapportaient dans leur carnassière.

Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était ordinairement d'une voix pleine de bonne humeur qu'il disait à ses clientes :

— Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.

Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien rire un peu.