Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible avec ce B…, évidemment innocent ; mais rien ne vint et l'affaire, définitivement classée, disparut dans les oubliettes préfectorales.

Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, d'abord dans la chambre à coucher, puis jusque dans la salle à manger. Pendant toute sa période d'inquiétudes, elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture : des potages et des œufs à la coque, dont elle laissait la moitié. L'appétit lui revint avec la confiance. Presque toujours, elle restait, par ordre du plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la jambe étendue et le pied surélevé. Un soir que M. Dalombre dînait seul, il pria Annette de rouler le fauteuil jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à se refaire enfin par quelque repas sérieux.

Elle ne voulait pas, mais il l'y força ; et comme au dessert il dépliait ses journaux et cherchait vainement son binocle, elle lui offrit de lui faire la lecture. Il écoutait par à peu près et la contemplait de temps en temps d'un regard qui semblait se refléter en dedans de lui-même. Emmeline connaissait à fond l'histoire du naufrage de la Léonie, qu'Annette lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, le vieillard ouvrit la bouche comme pour raconter aussi quelque sombre aventure ; puis il la referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer cette confidence, ou peut-être parce qu'il tenait à ne pas la verser dans une oreille encore indifférente.

Emmeline se sentait maintenant trop assurée de laisser chez les Dalombre un bon et sain souvenir pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne retrouverait jamais un moment plus propice pour faire ses paquets. Avant de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur toute sa gratitude ; mais la reconnaissance est souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle est plus sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute de trouver, pour les faire, des mots correspondant à l'énormité du service rendu.

Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su faire preuve dans une situation autrement préoccupante, et, violentant sa timidité — car elle n'avait pas eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, de contracter le vice d'effronterie — elle fit demander à M. Dalombre s'il consentait à la recevoir.

Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, ce M. Albert dont la vieille Annette avait constamment le nom dans la bouche et qu'Emmeline ne connaissait pas de vue. Elle fut tout interloquée de se trouver en tiers avec ce grand garçon aux cheveux blonds collés sur les tempes, au front bombé du travailleur, aux joues un peu creuses, encadrées dans un duvet destiné à devenir plus tard des favoris.

Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle avait été recueillie, la tête fendue et la cheville enflée sur le trottoir qui bordait l'hôtel. Ce qu'on avait eu de peine à faire sécher et à débarbouiller cette mince pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée pour un départ dont les suites étaient pleines d'aléa, se tint sur le seuil de la pièce que le vieillard appelait son cabinet de travail, bien qu'il n'y travaillât guère.

— Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en désignant Albert, comme pour lui indiquer qu'elle était en famille et qu'elle pouvait parler.

Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline du regard, avec cette curiosité qu'inspire l'héroïne d'une aventure dont la presse s'est emparée.

— Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante, j'ai trop abusé de votre bonté. Je ne veux pas vous être plus longtemps à charge. Je vais vous débarrasser de moi.