Mme Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance relative et avait mis sa fille aux « Dames Anglaises » surtout pour lui créer plus tard des amitiés aristocratiques, suivait donc son petit bonhomme de chemin côte à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit pas d'amener un jour chez M. Dalombre — un homme seul — et qui, par extraordinaire et pour cette fois seulement, voulut bien ne pas repousser comme un attentat à la pudeur la main que lui tendit le vieillard.
Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent avec une périodicité indiquant qu'on allait là par devoir, comme pour signer une feuille de présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné dans les aspirations des deux femmes, et leurs prétentions ne se traduisaient guère que par ce mot sibyllin : « On ne peut pas savoir ». Néanmoins on opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.
Deux ou trois de ces démarches régulièrement espacées avaient eu lieu en présence d'Albert, qui avait coupé la conversation en entrant à l'improviste. Mlle Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux et abaissant subitement ses paupières, dont l'auvent protecteur ne laissait toutefois rien perdre de ce qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de leurs cils.
Les aptitudes physiques de Mlle Humbertot ne cadraient guère avec cette componction perpétuelle. Elle était petite avec des cheveux d'un noir menaçant, le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands s'ils n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus desquels se rejoignaient deux sourcils noirs et proéminents comme de petites sangsues qui viennent de prendre leur repas.
On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et son tempérament et qu'elle n'était arrivée que grâce à son énergie à amalgamer ces deux extrêmes. D'ailleurs, absence complète de timidité ; car dans les couvents-pensionnats, à force d'habituer les élèves à raconter le plus littérairement possible leurs péchés à un prêtre qui s'en tient les côtes derrière les barreaux d'un confessionnal, on fait de ces jeunes pénitentes des effrontées doucereuses et patelines, infiniment plus difficiles à démonter que celles dont le bonnet incline parfois sur l'oreille.
Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie maîtresse au quartier latin — laquelle le trompait, du reste, avec tous les garçons coiffeurs d'alentour — ne prêtait pas la plus légère attention aux tortillements de buste et aux attitudes composées dont il était l'objet. Il s'était contenté de dire à son oncle :
— Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle a l'air d'un pruneau.
Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état dans lequel elle avait mis le cœur de M. Dalombre neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne tout d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais s'avouer vaincu. M. Albert ne l'appréciait pas parce qu'il ne l'avait pas suffisamment regardée. Le jour où une circonstance encore à naître ferait jaillir l'étincelle, elle était sûre de le tenir ; et, quand elle le tiendrait, elle était résolue à ne pas le lâcher.
Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester, fût-ce dix minutes, en tête-à-tête avec lui! Malheureusement, ce jeune homme semblait être d'un naturel peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et embrassé son oncle, il pirouettait sur ses talons et prenait le large avec une désolante rapidité.
Cependant, avec cette persévérance qui a donné son nom à un catéchisme, Mme et Mlle Humbertot creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La mère rappela si souvent, avec des chevrotements d'émotion, les douces soirées qu'elle avait passées dans la salle à manger, autour de la table, en compagnie de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps à dîner.