Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir sur sa chaise pendant un temps moral qui lui permettrait de se créer une opinion sur ses voisines. Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on s'ennuyait à plaisir, car on n'y était que trois, et Brillat-Savarin a dit :

« A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais plus de huit. »

L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand de s'apercevoir, en s'asseyant, un soir, devant le potage auquel les conviait M. Dalombre, qu'on était, en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert : c'était Emmeline qui, entrée en fonctions depuis un peu moins d'une semaine, venait prendre sa place ordinaire en face du maître de la maison.

Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, au courant de la tentative dont s'était si heureusement tirée la jeune ouvrière ; mais elles étaient très loin de supposer que les secours portés à une victime en danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise de possession.

Tant de sollicitude déplut à Mlle Brigitte, dont les yeux plongèrent avidement dans ceux de cette intruse, qui, pour surcroît d'impertinence, les avait d'une dimension révoltante. Que faisait-elle ici ; et puisqu'elle était sur pied, ne se ressentant en rien de la secousse qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée là d'où elle venait, ou pourquoi, tout au moins, ne dînait-elle pas dans sa chambre ou à la cuisine?

Comme il est toujours bon de garder son rang, Mme Humbertot, assise à la droite et Mlle Brigitte à la gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs chaises de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline resta, pendant tout le repas, séparée des convives par un espace assez vaste, faisant de l'autre côté de la table une sorte de cavalier seul.

Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva deux fois pour changer leurs assiettes, la domestique ne venant pas assez vite, et il fallut que M. Dalombre lui adressât à itératives fois le reproche de manger comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper un peu de son estomac.

Il aggrava ses torts en présentant d'abord Mlle Emmeline Freizel aux deux Humbertot, puis les Humbertot à Emmeline : ce qui les mettait toutes les trois sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait tant à se faire petite que le vieillard ne perdait jamais l'occasion de la rehausser. Il était manifeste qu'il s'occupait d'elle beaucoup plus attentivement que de ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois reprises, comme pour s'excuser :

« C'est notre fille adoptive! »

Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles de Mme Humbertot. Quand on a une fille, adoptive ou non, on lui amasse une dot et on la couche sur son testament, au moins pour la part disponible. Si M. Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, est-ce que Brigitte n'était pas là pour lui donner pleine et entière satisfaction à cet égard?