— C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua Mme Humbertot. Il dit que cette demoiselle Emmeline est un ange et qu'il n'est pas homme à céder aux scélérats qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre motif que de faire le mal ; car, à son âge, ne sortant jamais et ne connaissant personne, il est impossible qu'elle ait des ennemis.
Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du moment où les Dalombre ne se croyaient pas assez compromis pour se débarrasser d'Emmeline, la combinaison échouait : attendu que mieux que personne, ils étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun droit au respect de tous. La lettre était maladroite. Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû raconter aux maîtres que cette orpheline, pour laquelle ils ne trouvaient pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec quelque domestique de la maison : Pierre, le cocher, par exemple. Ces insinuations-là sont toujours bonnes, étant aussi difficiles à démentir qu'à prouver.
Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, soit au vieillard, soit au jeune homme, n'aurait plus la moindre portée. Il ne restait même pas la ressource de la carte postale, qui passe de main en main et que tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet à la concierge jusqu'à la concierge qui la remet au locataire, après l'avoir promenée sous les yeux de toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la blanchisseuse et même de la propriétaire.
L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. Le facteur jetait la correspondance dans une boîte extérieure clouée à la porte, et qu'Annette vidait tous les matins et tous les soirs. Or elle ne savait pas lire.
Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle n'était parvenue, en réalité, qu'à redoubler la sympathie des Dalombre pour Emmeline, qui, déjà victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui assassinée dans son honneur.
Tout à coup, elle se frappa le front : Mon Dieu! qu'elle était bête! Il fallait qu'elle eût perdu tout sang-froid pour ne pas avoir deviné sur-le-champ la marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu : c'était à Emmeline même qu'il était indispensable d'écrire. Puisque sa délicatesse était telle qu'à l'énoncé des soupçons qui pesaient sur elle, cette magnanime jeune fille ne resterait pas une heure de plus dans l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.
Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les impressions qu'avait éprouvées le vieux Dalombre à la lecture de cette accusation révoltante, qu'elle combinait déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures les plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune fille.
Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y traça le brouillon suivant, se réservant, s'il y avait lieu, de le modifier en le mettant au net :
Mademoiselle,
Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites pour plaire à un homme qui ne veut de vous à aucun prix. M. Albert Dalombre aime les femmes grasses ; et tant que vous serez plate comme une latte, avec des bras comme deux aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.
Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de ses amies : « A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, avec ses deux grands yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement comme des portes cochères! Elle crève d'envie de m'avoir, mais elle ne m'aura pas. » A bon entendeur, salut!
S… de G…
Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière pour M. Dalombre, fut penchée en avant, et le papier où elle recopia ce gracieux avertissement fut acheté chez le fournisseur de plusieurs têtes couronnées. Mlle Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait la main d'une femme dans ces impertinences, ce monogramme « S… de G… » lui laisserait l'idée d'une grande et riche cocotte, contre laquelle toute lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une pauvresse sans feu ni lieu autres que ceux dont elle bénéficiait, grâce à la charité d'un vieillard.