Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à un bureau de poste du faubourg Saint-Honoré. Elle avait un moment projeté de le faire remettre en mains propres par quelque domestique en grande livrée, qui serait descendu d'un landau qu'elle aurait loué spécialement chez Brion. Mais cette complication avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y renoncer.
— Ça devait arriver : il y avait déjà trop longtemps que j'étais heureuse, se dit Emmeline après avoir comme avalé d'un coup d'œil cette lettre fielleuse. Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de se croire complètement ignorée? Elle ne pouvait le comprendre ; mais elle accepta cette nouvelle mésaventure comme un événement fatal toujours suspendu sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était rompu tout à coup.
Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût servi de se débattre dans l'étau qui l'étouffait? Ou, en effet, M. Albert avait d'elle cette opinion déplorable qu'elle tournait autour de lui ; et comme elle n'y avait jamais songé le moins du monde, c'était à la détestable éducation qu'elle avait reçue et aux milieux ignobles où elle avait traîné qu'elle devait les mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur ses intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait grossièrement, et il n'avait pas forgé aussi minutieusement cette perfidie pour abandonner la proie contre laquelle elle était dirigée. Du moment où quelqu'un s'accrochait ainsi à elle, son passé serait bien vite percé à jour ; car, dans son trouble, elle s'imaginait lire entre les lignes des menaces de révélations qui ne s'y trouvaient pas.
En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa vie devant le neveu et elle ne reverrait l'oncle que pour lui adresser ses adieux et ses remerciements. Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette existence paisible et à cette maison où elle n'avait à répondre qu'à de bonnes paroles! Elle eut un déchirement et, tout en arpentant sa chambre dans toute sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait à une invocation à ses tortionnaires inconnus :
« Non! c'est trop! c'est trop! »
L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur la table. Annette vint chercher Emmeline, qui avait perdu toute notion du temps. Elle s'excusa sur une violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir bien dîner sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à ce mal de tête dont elle n'avait aucun symptôme une heure auparavant. Il entra précipitamment dans la chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il se planta devant elle et la regarda fixement entre les yeux :
— Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre que je ne sais quel misérable m'a écrite à votre sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne lui connaissait guère.
— Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. Est-il possible : on vous a donc écrit aussi?
Cet « aussi » indiquait suffisamment que l'attaque s'était produite des deux côtés.
— Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. Vous savez à quel point nous vous aimons. Moi, je vais vous parler à cœur ouvert : j'ai reçu, en présence d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions pris salement à partie. Le saviez-vous?