Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait son métier aussi discrètement et simplement que par le passé. Albert l'observait avec l'intention secrète de la surprendre en état de coquetterie ou simplement de distraction féminine. Le paralytique, après les préoccupations qui venaient de l'assaillir, était retombé plus bas que jamais, et n'avait pas encore retrouvé la force nécessaire pour soutenir l'assaut d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager avec Emmeline. Albert avait promis à son oncle d'obéir à ses volontés, qu'on pouvait, vu son état, considérer comme les dernières. Mais de cette décision était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait Emmeline à une proposition aussi inattendue pour elle. Il se tenait à l'écart sans oser lui adresser la parole, ni même la regarder en face.
Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline s'imagina l'avoir fâché, soit par un mot dit plus haut que l'autre, soit par un manquement à ce qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle se reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle prélevait sur chaque nuit, lorsqu'Albert lui demanda d'une voix un peu tremblante :
— Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce soir avec vous, pour vous relayer s'il le faut, car vous vous exténuez. Vous allez tomber malade à votre tour.
— Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout. Je dors dans un fauteuil aussi bien que dans un lit, et au moins, quand M. Dalombre a besoin de moi, je suis toute prête.
— Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu compagnie? Nous causerons, souligna-t-il.
— Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, j'en serai très contente. Je vais prier Annette de faire un bon feu.
Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât avec la plus vive reconnaissance sur ce projet d'union qui allait lui tomber du ciel. Peut-être eût-il opposé aux vœux de son oncle mourant une résistance un peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque temps, en proie à une mélancolie d'ailleurs suffisamment motivée. Sa jolie petite maîtresse, que les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était habituée à recevoir, au moins deux fois par semaine, des assiettes à la tête, et ce manque de vaisselle cassée lui pesait. Aussi venait-elle de quitter brusquement le domicile illégitime pour demander à un garçon tailleur aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions dont elle était sevrée.
En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait eu un mouvement comme pour s'arracher les cheveux, ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis, il avait réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient ne rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, dans l'espèce de désorientement qui suit d'ordinaire ces mésaventures si fréquentes dans la vie des jeunes gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême consolation l'idée du mariage avec une jeune fille dont l'honnêteté le dédommagerait des trahisons perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion de réagir.
Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre ce grand parti, se disant qu'Emmeline serait toujours là et qu'elle ne pouvait lui échapper.
Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans la certitude où il était d'être accueilli par des larmes de joie, qu'après un moment de silence, il lui dit, après s'être assis en face d'elle, dans le coin de cheminée qu'il avait adopté :