— Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait son acte de mariage et son acte de naissance dans un petit coffre. Je les ai retrouvés tous les deux après sa mort.

— Et où sont-ils maintenant?

— Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune fille, qui, en effet, aurait dû les avoir en sa possession, puisqu'elle s'était donnée comme orpheline de père et de mère. Elle ajouta : « Je crois qu'ils sont restés chez Mme Gandoin, ma patronne. Mais on peut toujours s'en faire délivrer une copie à la mairie du vingtième arrondissement. »

Si sa venue au monde avait été accompagnée de la moindre irrégularité, Emmeline n'aurait pas indiqué avec cette placidité l'endroit où il était si facile d'en acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du mystère.

Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement de cette petite sauvage, dans la maison de laquelle il vivait et qui le faisait marcher d'étonnement en étonnement. Elle reprit son train-train, sans paraître avoir prêté une importance trop considérable aux propositions dont elle venait d'être l'objet ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au bout de quelques jours.

Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue de sa petite et se voyant dédaigné par la femme honnête, après avoir été radicalement trompé par celle qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie à travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à chaque instant, se mit à tournoyer, même quand il ne la voyait pas.

Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses grands yeux, dont le velours l'enveloppait tout entier, il la comparait à cette Milanaise cabalistique connue en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille, dont il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui paraissait maintenant serpentine et ondulante. Cette fille le troublait positivement. Quelle puissance de fée possédait-elle donc pour se permettre de se jouer d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour elle ce que les princes des contes d'enfants représentent pour une gardeuse de moutons qu'ils rencontrent dans une forêt?

C'était la première fois qu'il la trouvait « désirable ». Il attribua d'abord à un dépit irraisonné les modifications que subissaient peu à peu les jugements qu'il avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût son dernier examen de droit à passer, presque toujours son travail commencé s'achevait en rêveries ; et comme il dessinait un peu, il se surprenait constamment à esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur les marges de ses cahiers.

Il se disait :

— C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour et nous apparaître les cheveux constellés de pierreries, en riant de la crédulité des naïfs qui l'avaient prise pour une pauvresse.