— Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. C'est la fatalité qui nous a tous menés là.

D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda le temps de reprendre sa parole. Le vieux Dalombre était pressé, sentant la mort venir, et eût été fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il était absolument inutile de prendre ces ajournements que les pudeurs sociales imposent presque toujours. Les futurs se connaissaient suffisamment, puisque depuis un an ils couchaient dans la même maison : elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier étage, et que ce n'était certainement pas de la faute d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné à la même table.

Du moment où les accordailles étaient publiques, mieux valait brusquer le dénouement, ne fût-ce que pour arrêter au passage les nouvelles lettres anonymes que des ennemis inconnus préparaient peut-être dans l'ombre.

— A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer le malade. Je tiens à être de la fête. Dès demain, nous allons procéder aux publications. Il faut que dans douze ou quinze jours tout soit terminé.

Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit d'une voix débordante d'attendrissement :

— Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je vous ai toujours regardée comme ma fille. Vous seule m'avez remplacé l'autre. Un père qui marie sa fille est obligé de la doter. Cette maison vous appartient, vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, qui sommes chez vous, et, ajouta-t-il en souriant d'un bon sourire, quand votre vieil infirme de père vous gênera trop, vous aurez le droit de le mettre à la porte.

Emportée par ce tourbillon d'événements presque féeriques, elle finit par accepter les dédommagements que la destinée lui offrait.

— Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir fait de moi une honnête femme.

Albert exultait. On n'aime invinciblement que les femmes par lesquelles on a souffert.

Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en tête la possibilité de cette union, il avait demandé à réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à rompre avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où Emmeline l'avait éconduit, presque en le rudoyant, que la pointe du poignard avait commencé à lui chatouiller le cœur. A cette heure, il lui semblait qu'il l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait depuis trois semaines et qu'il s'imaginait très réellement poursuivre depuis des années.