— Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit Albert.

— Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de décès des parents n'est pas fourni, il faut leur consentement écrit.

Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il lui était impossible de revenir sur son premier mensonge ; et, quand elle eût osé tenter cette rectification ridicule : « J'avais cru que ma mère était morte, mais je me rappelle maintenant qu'elle est vivante », la mettre en scène, c'était l'étalage au grand jour de toutes les mystérieuses horreurs du passé. Puis, cette femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant sur le tout, quelle société à présenter à la rigidité de ces Bretons, qui avaient fait d'elle une madone! Renoncer au mariage n'était rien, mais leur dire : « Voilà ma famille! » plutôt s'évader de l'hôtel et retourner au Perroquet bleu.

— Nous nous occuperons de toute cette paperasserie demain matin, dit-elle. Ce soir, je suis tellement lasse que je ne serais même pas capable de me rappeler les arrondissements où nous aurons affaire. Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!

Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir refermée au verrou, tomba en tournoyant sur son lit. Dès le premier pas qu'elle risquait hors de l'ombre où elle s'était confinée, le terrain lui manquait. Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture dont il ne lui était plus permis de sortir, elle en arrivait à se dire :

— Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est morte à la place de mon pauvre père?

Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, elle n'aurait pas eu à échapper aux étreintes de Marsouillac ; elle ne serait pas tombée dans les mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans s'arrêter à cet enchaînement des choses humaines, elle s'agitait dans l'impasse où elle cherchait inutilement une issue et contre les murailles de laquelle elle aurait voulu se briser la tête.

Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle n'avait, cette fois, aucune chance d'y échapper, elle aurait de nouveau recours à la seule ressource qui lui restât toujours : la fuite. Elle se sauverait, cette nuit même, emportant les quelques petits bijoux qu'elle avait été forcée d'accepter, au jour de l'an et à sa fête, de la main paternelle du vieux Dalombre.

Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, d'un cabinet de restaurant où elle s'installerait pour une demi-journée — elle avait trop peur des garnis — elle écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis quelques heures une lettre où elle leur demanderait de vouloir bien lui prêter cinq cents francs, qui lui serviraient à louer une chambre dans une maison respectable et à acheter quelques meubles dont elle serait la légitime propriétaire ; ce qui la mettrait à l'abri des coups de main de la police.

Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce subside. D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle était, faute de quelques sous, retombée dans le cloaque, ils ne se le pardonneraient et ne le lui pardonneraient pas.