Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un mariage entre elle et Albert était impossible, le mot impossible renfermant toutes les suppositions auxquelles elle les laisserait libres de se livrer.

Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement blanche, une nuit qu'elle comparait déjà à celle qu'elle avait en partie passée aux écoutes derrière les volets du Perroquet bleu, elle résolut de composer là le brouillon de sa lettre de démission.

Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille blanche, et, pour s'affermir dans son projet, traça d'une main rapide ces mots qui, en fait, ne l'engageaient à rien :

Monsieur Albert,

Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux yeux les lui obscurcirent à tel point qu'elle vit les lettres danser sur le papier. Elle cessa d'écrire et resta accoudée sur la planchette de velours du bureau, se révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée comme une bête qui revient constamment à son point de départ. Si elle partait comme ça tout de suite, après leur avoir donné à tous de si bonnes espérances, le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant ce qu'il lui fallait de soins et de précautions. De son nouveau domicile elle verrait peut-être passer l'enterrement auquel elle se serait retiré le droit d'assister.

M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait bien sûr. Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour la première et, probablement la seule fois de sa vie, un jeune homme plein de cœur et de loyauté avait fait attention à elle. Il l'aimait au point de la prendre pour femme et elle était contrainte non seulement de dire non, mais de s'enfuir comme une voleuse : tout cela parce que la loi exigeait l'acte de décès de sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle avait dû en faire une morte.

Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un mauvais morceau de papier timbré, c'était aussi trop de misère. Elle eût été pourtant bien heureuse de porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un an appris à tant vénérer. Du jour où il lui avait été permis de se mêler à la vie de M. Albert, auquel elle n'aurait jamais eu l'impudence de songer la première, elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été choisie par un jeune homme de cette valeur, qui deviendrait un jour un avocat distingué : car les personnes qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient jamais manqué d'ajouter qu'il était distingué.

Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien qu'il n'existât pas! Cette préoccupation finit par l'obséder. Elle le voyait avec ses timbres, ses signatures et ses mots rayés nuls, comme celui du père d'Albert, que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit coffre où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait qu'il lui suffirait d'étendre la main pour le saisir et l'apporter toute triomphante à cet insupportable maire qui le réclamait si impitoyablement. C'était peu de chose : mais, ce peu de chose, où le prendre et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir?

Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, à force de tendre sa volonté vers ce talisman de Tantale, elle entrevit vaguement, dans la brume d'un passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un être affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, dont la graisse se mêlait à celle du collet de son paletot. Ce type, qui frisait, ou plutôt défrisait la cinquantaine, se coiffait, hiver comme été, d'un de ces chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune tressée et qu'on décore, afin de leur donner du cachet, du nom de « Guayaquils ».

Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il avait été et était peut-être encore du dernier bien avec Mlle Coffard. Malheureusement, leurs amours avaient été interrompues par une condamnation à cinq ans de réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à Poissy, à la suite d'une fausse police d'assurance qu'il avait fabriquée de ses mains expertes et qu'il était allé, en se donnant comme employé de la Compagnie, toucher chez un particulier.