Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son industrie périlleuse ; mais l'art de l'imitation était tellement inné chez lui qu'il l'avait transporté du papier sur les toiles et qu'il s'était définitivement adonné à l'application de signatures modernes sur des tableaux anciens.

Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un Rubens ou d'un Claude Lorrain, la première question qu'ils vous posent est celle-ci :

— Est-il signé?

C'est afin de se mettre en mesure de répondre par l'affirmative que nombre de marchands venaient prier Gustave de leur prêter le concours de sa connaissance des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator Rosa enlaçait, dans le coin à gauche de ses tableaux, un R et un S ; qu'Hobbema traçait au bas de ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom de Minderout, et que Lucas de Cranach avait un serpent pour signature.

Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage d'être sans aucun péril : car si vous falsifiez le nom d'un banquier au bas d'un effet de commerce, il dépose une plainte et vous fait arrêter ; tandis que, si vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la signature de Van Dyck, celui-ci n'en continue pas moins à dormir tranquillement du dernier sommeil.

Cette indulgence de la justice pour les faux qui s'appliquent aux œuvres des peintres morts s'étend même aux œuvres des peintres vivants. Il se vend, bon an mal an, une trentaine de Vollon, de Feyen-Perrin et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient continuellement en police correctionnelle, si la magistrature montrait aux artistes le quart de la sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.

Mais comme il est convenu que si on court les plus grands risques à plagier le paraphe de M. de Rothschild, on peut impunément apposer un faux monogramme sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le nommé Gustave avait fini par se considérer lui-même comme exerçant une profession libérale. Aussi avait-il laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son guayaquil l'air casseur que les rapins impriment à leurs chapeaux mous.

Après avoir payé sa dette à la société et tout en se réservant d'en contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, Gustave était revenu rôder autour de Mlle Coffard dans l'estime de laquelle il avait considérablement perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. Un voleur, ce n'était pas du tout son affaire.

— Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais pas ça!

Étant donné le métier dont elle vivait, « tout ce qu'on voudra » autorisait déjà bien des choses. Cependant, sa « tolérance » s'arrêtait au guichet de la maison centrale.