Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au Perroquet bleu en étrangler deux ou trois autres — des verts — qu'il oubliait de payer en sortant et dont Mlle Coffard négligeait de lui présenter la note.
Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le café, raide entre deux absinthes, cet « invité » dont on lui avait raconté les malheurs et qui était regardé là presque comme une victime politique, le faux constituant, aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, ne savaient ni lire ni écrire, un méfait particulièrement relevé.
Dans son ignorance des qualifications du code, elle avait partagé l'espèce de considération qui s'attachait dans la maison à un homme aussi instruit, et ce fut son image, celle de ses cheveux gras et sa coiffure en paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives. Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en allant le consulter. Plein de ressources comme il était, il ne donnerait que de bons conseils.
Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si elle l'abordait avec cette déclaration :
« Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante mille livres de rente, et j'ai besoin d'un faux acte de décès qui me manque pour la publication des bans », il verrait dans cette supplique une admirable mine de chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa qualité de fiancée d'Albert qu'elle devait d'abord se présenter. Elle aurait à imaginer pour sa démarche un tout autre motif.
En outre, aller le demander à l'établissement du boulevard de la Chapelle, c'était retomber entre les mains de la Coffard, c'est-à-dire de la police, sans compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule les rues, fût-ce en voiture, et qu'il lui était interdit de confier à personne cette mission fantastique.
Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert l'avait avertie qu'on s'occuperait le lendemain de rassembler les pièces nécessaires. Elle se rendit compte de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le chaos. Elle regarda à sa pendule. Il était minuit trente-cinq. Tout le monde dormait dans la maison, car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva et monta tout doucettement dans la chambre du paralytique qui ouvrit les yeux en reconnaissant son pas et lui dit d'une voix attendrie :
— Comment! vous êtes encore debout à cette heure-ci? Allez vite dans votre lit. Si j'ai besoin de quelqu'un, je sonnerai Pierre.
Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique l'avait secouée, elle pensa :
« Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave y est peut-être. Allons-y! »