Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tuée ou vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée pour la punir d'avoir révélé leur secret, ils ne m'auraient pas épargné. Je ne savais que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant que la persécution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur, je résolus de tenter la fortune.
La chose n'était pas facile, car ma provision d'huile était épuisée en même temps que mes vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la plus profonde. Je réussis cependant à retrouver l'escalier et le souterrain, dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrémité extérieure avec une grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne fût tenté d'y pénétrer. Je m'avançai ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la maison d'un de mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont le chef me connaissait pour un des partisans les plus zélés d'Almagro. Il me conduisit en prison, et le lendemain, chargé de chaînes, je fus envoyé à Lima.
Nous marchâmes pendant plusieurs jours, et j'étais sur le point de succomber à la fatigue, car il me fallait suivre à pied le pas des chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans les défilés qui conduisent à Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent rouler sur nous une grêle de rochers qui fut suivie d'une pluie de flèches. Mes gardiens furent renversés de leurs chevaux et assaillis par les Indiens, qui les achevèrent à coups de massue. Le cacique qui les conduisait était assez au fait de nos discordes pour supposer, en me voyant chargé de chaînes, que je devais être un ennemi de Pizarro. Il ordonna donc de m'épargner, et fit panser quelques légères blessures que les flèches m'avaient faites. Après avoir marché pendant plusieurs jours à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans une forteresse indienne construite de briques cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango. Cette forteresse était située au sommet d'un rocher inaccessible. On montait jusqu'à une certaine hauteur par un escalier en pierre très étroit et sans parapet; un homme déterminé aurait pu le défendre seul contre une armée. L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent pieds au dessous de la forteresse. De là, ceux que l'inga admettait auprès de lui étaient placés dans un grand panier, que l'on tirait du haut des remparts à l'aide d'une corde de fil de palmier.
CHAPITRE XVI.
Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.
Les amis de l'infortuné Almagro étaient tous les jours plus maltraités; on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris part à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de s'éloigner de Lima, dans la crainte d'une révolte; ils étaient en proie à la plus affreuse misère, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux fait de leur laisser tenter quelque expédition pour refaire leur fortune; mais Pizarro était persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en armes, ils se tourneraient contre lui.
Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis de le rétablir à Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends pas les excuser d'avoir ainsi manqué à ce qu'ils devaient au roi et aux saints, mais ils étaient réduits au désespoir. Pour persuader l'inga, ils lui avaient envoyé un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me prit sous sa protection, et quand il eut terminé son traité avec l'inga, il obtint de lui de m'emmener à Lima.
Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de Mango inga. S'il avait voulu reconnaître les vérités de notre sainte foi, il aurait été un prince accompli; mais il était l'ennemi mortel de N. S. J.-C. et de sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela que non seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brûle actuellement dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était surtout irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer à coups de flèches, après l'avoir attachée à un arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le plus.
Mango avait appris à se servir des armes des Espagnols; il montait même assez bien à cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors de la grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande quantité d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des années après la conquête, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient même su réparer les casques et les armures qui étaient tombés entre leurs mains, mais avec de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, de sorte qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongés de rouille et rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les Indiens l'estimaient.
Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois très dur, qui sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flèches, et, pour combattre de près, des massues. Ils sont assez braves individuellement, surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en ordre, et leurs bataillons sont aisément rompus, surtout par le choc des chevaux.
Rien n'égale leur dévouement à leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux, ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. On ne peut non plus leur faire découvrir les trésors cachés, comme le prouve celui qui est au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empêché de retourner dans cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne traînerais pas le reste de mes vieux jours dans la pauvreté.