CHAPITRE XVII.
Mort du marquis Pizarro.

J'ai déjà dit quel était le malheureux sort des amis d'Almagro. On les avait dépouillés de tout, et on ne leur permettait pas même de s'éloigner pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient si pauvres au milieu de la richesse générale, que douze d'entre eux qui habitaient une petite maison dans le faubourg de Lima ne possédaient qu'un seul manteau, dont ils couvraient alternativement leurs haillons quand ils allaient par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir que les étoffes communes que fabriquent les Indiens, et j'étais obligé de vivre de racines, de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique avec du maïs. Nous n'avions pas même l'espérance d'obtenir justice en Espagne. Le marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât, et avait envoyé à la cour son frère Hernando, pour distribuer de riches présents à toutes les personnes influentes, et raconter à sa manière tout ce qui s'était passé. Mais Dieu et sa sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina del Campo, où il resta plus de vingt ans.

Nous nous rassemblions quelquefois pour nous raconter nos misères, et, n'y voyant pas de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et de proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore jeune, mais qui promettait d'avoir un jour les vertus de son père. Nous avions résolu d'assaillir Pizarro au sortir de la messe, mais les saints qui nous protégeaient nous épargnèrent ce sacrilége. Au moment de partir, nous apprîmes qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte qu'il était malade. Nous fûmes très effrayés, et nous crûmes tout découvert. Beaucoup d'entre nous parlaient de se séparer et d'attendre une meilleure occasion, quand Juan de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria: Si nous hésitons nous sommes perdus, dès ce soir nous serons dénoncés; je vous déclare que si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement notre projet, je vais tout déclarer au marquis pour me soustraire au supplice qui nous attend.

Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos épées et criant: Vive le roi, et meure le mauvais gouvernement! nous nous élançâmes vers la maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant l'un de nous qui faisait un détour pour ne pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait au milieu de la place, le renvoya en lui disant: «Comment! nous allons nous baigner dans le sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?» La porte de la maison du marquis était heureusement ouverte; on entendait le bruit que nous faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, qui avaient dîné avec lui, se voyant sans armes, sautent par une fenêtre et s'enfuient à travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis que son demi-frère Martin de Alcantara, Francisco de Chaves, et deux petits pages.

Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander ce que nous voulions; il fut à l'instant percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes sur le corps, et nous aperçûmes le marquis se faisant boucler son armure par son frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant: Mort au tyran! Je dois dire que tous deux se défendirent comme des gentilshommes castillans. Plusieurs de nos amis furent blessés. Alcantara me donna un coup de tranchant sur le bras, mais au même instant je lui plantai ma dague dans la poitrine. Le coup fut tellement violent, que le pied me glissa dans le sang; je tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent le marquis avec une nouvelle violence. Celui-ci se défendait comme un lion; mais, ayant passé son épée au travers du corps de Narvaez, il ne put la retirer assez vite, et tomba percé de plusieurs coups. Il eut à peine le temps de tracer sur le sol une croix avec son sang; il l'embrassa et rendit le dernier soupir.

Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville en brandissant nos épées teintes de sang et en criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro. La maison du marquis et celles de ses principaux partisans furent mises à sac; nous y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous dédommagèrent de nos misères passées. L'or y était dans une telle abondance qu'on dédaignait d'emporter l'argent. Les partisans de Pizarro cherchèrent à se réunir pour le venger, et l'on en serait venu aux mains dans toutes les rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis avec le saint sacrement. Tous ceux qui se trouvaient sur leur passage les accompagnèrent dévotement après s'être agenouillés; de cette manière l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut rétabli dans la ville.

Ainsi périt le conquérant du Pérou et le meurtrier d'Almagro. Après avoir vengé mon ami, je ne pus me défendre de verser quelques larmes sur celui qui nous avait si souvent conduits à la victoire. Ce sentiment était général parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, un devoir d'employer la dîme de ce qu'ils avaient pris dans sa maison à faire dire des messes pour le repos de son âme. Son corps fut enterré secrètement par deux de ses domestiques, enveloppé dans un vieux manteau qu'on leur donna par charité; mais on m'a raconté que, depuis peu de temps, on lui a élevé un somptueux monument dans la cathédrale de Lima.

CHAPITRE XVIII.
Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.

Après avoir donné à la joie les premiers moments de notre délivrance, nous nous empressâmes d'envoyer dans tout le Pérou la nouvelle de ce qui s'était passé. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui commandait à Cuzco, se soulevèrent contre nous. Nous serions venus à bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos péchés étaient bien grands, car il nous envoya un nouveau fléau en la personne du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la mort du marquis.

Le licencié Vaca de Castro était chargé de pleins pouvoirs de S. M. S'il était arrivé plus tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice; mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara contre nous, et ne voulut pas même entendre nos justifications. Comme tous les partisans des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientôt réuni une nombreuse armée. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous révolter contre lui; mais Vaca de Castro n'était entouré que de gens qui lui demandaient vengeance, et nous dépeignaient comme les plus grands scélérats. Il fallut donc nous préparer à la résistance. Nous n'aurions pas même eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidèle à la mémoire d'Almagro, n'eût consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses qui étaient tombées entre ses mains lors du siége de Cuzco. Il nous envoya également un nombre de guerriers choisis, commandés par son frère l'inga Paullo.