Nous arrivâmes en quelques semaines à la Rochelle. C'est une ville très forte, entourée d'un mur flanqué de hautes tours. Les habitants sont devenus très riches par le commerce. Ils sont nominalement sous l'autorité du roi de France, mais par le fait ils se gouvernent en république. Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs de Calvin en ont expulsé les catholiques. Aussi ils haïssent les Espagnols, et leurs vaisseaux ne les épargnent pas quand ils les rencontrent dans leurs courses. Ils ont successivement pillé presque toutes les côtes du golfe du Mexique.

Je dois dire cependant que le capitaine du vaisseau dont j'étais le prisonnier se conduisit très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes et quelques objets à mon usage. Mais comme cela ne m'aurait pas fait vivre long-temps, il me procura quelques leçons de mandoline, qui, si elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au moins subsister.

Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un vieux marchand huguenot très riche. Ce n'était pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait de profane, mais il ne savait rien refuser à sa fille. Malgré cela elle trouvait sa maison un séjour bien triste; les sons de ma musique firent arriver l'amour dans son cœur, et, sur ma promesse de l'épouser, elle consentit à fuir avec moi la maison paternelle pour se réfugier en Espagne. Notre projet ne tarda pas à être mis à exécution. Nous fîmes une copieuse saignée à la caisse du beau-père, et grâce à la protection des saints, qui riaient sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions d'être poursuivis par la justice, nous nous hâtâmes de quitter les terres de France. Aussitôt notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à ma Catherine la parole que je lui avais donnée. Un Père de la Merci se chargea de la réconcilier avec la sainte église catholique, et nous donna ensuite sa bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro.

Nous avions encore un bien long voyage à faire par terre; nous traversâmes Burgos, Madrid et les plaines de la Manche. En arrivant près d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une troupe de ces Maurisques qui parcourent les Espagnes pour échapper aux édits, et complétement dévalisés. Après nous avoir fait toutes sortes d'outrages, ils nous abandonnèrent en nous attachant à des arbres, et nous aurions sans doute péri, sans une troupe de bohémiens qui passa par là quelques heures après et qui nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous ne pûmes gagner Jaen qu'en demandant l'aumône de village en village. J'y rentrai après dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti. Mes parents n'étaient pas dans une position plus heureuse, et l'âge ajoutait encore à leurs souffrances. Ma pauvre femme ne put résister long-temps à ses chagrins, et je la perdis peu de temps après. Je fis, mais en vain, quelques efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon caractère aventureux ne me permettait pas de jouir d'une vie tranquille. Je rêvais jour et nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je pris donc la résolution de tenter encore une fois la fortune, et de retourner aux Indes.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE I.
Voyage de l'auteur en Allemagne.

Dans mon dessein de retourner aux Indes, je me dirigeai vers Séville, où D. Estevan de Guevara levait des troupes pour le Mexique. C'était un de mes anciens camarades du Pérou. Il me fit très bon accueil et me choisit pour son lieutenant; sa compagnie était formée, et nous allions nous embarquer quand notre destination changea tout à coup. Les hérétiques de l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe, s'étaient soulevés contre notre magnanime empereur, et celui-ci appelait à son aide ses fidèles Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer pour le moment à notre expédition, et d'aller en Allemagne châtier les luthériens. Cette proposition fut reçue avec des acclamations, et notre vaisseau se dirigea vers Anvers.

Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, est très riche, mais tout ce pays est infecté de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers porté remède à ces deux inconvénients, mais le temps ne le permettait pas, et, d'ailleurs, l'empereur avait une faiblesse incroyable pour ces gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même Flamand. Le bourgmestre d'une petite ville nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle d'argent, et notre capitaine, malgré ses plaintes réitérées, ne put pas en obtenir justice. Quelques autres, s'étant écartés pour trouver des vivres, furent battus et maltraités par les paysans; croirait-on que, dans ce pays de bourgmestres, on s'avisa encore de donner raison à ceux-ci?

Heureusement les choses changèrent quand nous fûmes entrés sur le territoire de l'empire. Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un détestable mélange qu'ils nomment de la bière, et qui paraît sortir de la cuisine de Lucifer, on avait du moins la satisfaction de les boire souvent dans des vases d'argent, qu'on emportait pour se souvenir de ses hôtes et pour n'en être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort abondants. Ces misérables hérétiques veulent faire leur paradis dans ce monde; mais nous leur donnâmes un avant-goût de la réception qui les attend dans l'autre.

Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez à temps pour assister à la bataille de Mühlberg, où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et où les troupes espagnoles se couvrirent d'une gloire immortelle. La religion catholique fut rétablie partout, et le Te Deum chanté dans toutes les églises. Ce pays est très fertile; on y trouve même des mines d'argent, surtout dans une petite ville nommée Annaberg. Dans une autre ville, nommée Vittemberg, nous trouvâmes le tombeau de l'archihérésiarque Martin Luther. Nous voulions le détruire et jeter ses cendres au feu, mais on nous en empêcha par l'ordre exprès de l'empereur. Il fut toujours trop indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son plus grand défaut; on ne saurait le reprocher à notre glorieux monarque Philippe II, actuellement régnant.