Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg, où devait se réunir la diète germanique; il avait, dit-on, l'intention de faire élire son fils pour son successeur à l'empire, mais il ne put y parvenir. Il était bien étonnant pour nous autres vétérans des Indes, qui avions vu mettre à mort les puissants souverains du Mexique et du Pérou par des officiers de peu d'importance, de voir l'empereur obligé de se soumettre à la volonté de quelques petits princes, et de solliciter leurs suffrages sans pouvoir les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le marquis de Brandebourg auprès du puissant Montezuma ou du grand Atabaliba, qui auraient pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient un de leurs serviteurs? Cette réflexion, et la discipline qu'on cherchait à introduire, me dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient désirer de retourner aux Indes.

CHAPITRE II.
Séjour de l'auteur en Allemagne.

Ce qui m'étonnait surtout, c'est que, parmi les soldats allemands de l'empereur, il n'existait pas plus de foi que parmi les luthériens. Jamais ils n'employaient la moindre partie de leur butin à faire dire des messes ou à faire des offrandes à la vierge ou aux saints. Cependant personne ne savait mieux qu'eux moissonner dans le champ d'autrui et découvrir les cachettes. Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé tous les moyens de faire parler les prisonniers, mais j'avoue qu'à cet égard ils pouvaient nous en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne se fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les tourments.

Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils lui serraient le front avec une corde, lui écrasaient les doigts avec la vis d'un mousquet, ou lui mettaient les pieds sur des charbons ardents, après les lui avoir frottés de lard. Nous avions employé tous ces moyens aux Indes; mais ils avaient encore d'autres inventions: ils étendaient quelquefois le patient la face sur un banc, et, prenant une cordelette garnie de nœuds, ils la tiraient comme une scie sur la chair nue, de sorte qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils appelaient cette opération jouer de la contrebasse, et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au patient où il avait caché son argent. Ces Allemands avaient encore une invention assez plaisante et dont nous nous sommes souvent amusés: après avoir frotté les pieds de l'hérétique avec du sel mouillé, ils les faisaient lécher par une chèvre. Le chatouillement produit par ce moyen les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui aurait fini par les tuer s'ils n'eussent terminé la plaisanterie d'une manière non moins agréable pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce qu'ils voulaient nous dérober. Cette méthode est très bonne et n'a qu'un inconvénient: c'est qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main, et qu'il est très difficile de prendre ces animaux une fois qu'ils sont sortis de leur étable.

Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus avec un capitaine allemand nommé Wolff. Cet homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse. On racontait qu'il était autrefois colporteur, employé par un marchand de Cologne pour aller vendre de la verrerie dans les villages. Un jour il fut rencontré par trois soldats qui voulaient le dépouiller. Il les supplia de lui permettre de poser son paquet par terre, et quand il en fut débarrassé il les assomma tous trois avec son bâton de voyage. N'osant plus rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit parti dans les troupes et parvint au grade de capitaine.

Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses saints, ce Wolff, au lieu de les invoquer, avait recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait des amulettes et autres inventions du démon, pour se mettre à l'abri des blessures. Il avait surtout la manie d'apprendre à connaître l'avenir, et ses camarades avaient abusé plus d'une fois de cette manie et de sa simplicité pour lui jouer des tours. Un jour nous étions logés dans un village et couchés dans le même lit; il remit la conversation sur la devinaille, et je finis par lui dire qu'en Espagne nous avions des moyens de deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter où il lui démangeait, et il me supplia de les lui enseigner. Après m'être long-temps fait prier je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre la tête sous la couverture, en prononçant certaines paroles. Il n'y manqua pas, et je laissai échapper ce que je ne tenais pas avec les mains. Il sauta en bas du lit en me disant un torrent d'injures, pendant que je lui répétais, en éclatant de rire: Capitaine, vous avez deviné. Cette aventure amusa toute la ville, et fut même racontée à la table du général. Mais il fallut joindre un coup d'épée à cette pointe d'esprit pour que Wolff fût complétement satisfait. Quoique gentilhomme, je ne crus pas devoir lui refuser la satisfaction qu'il demandait. Nous nous battîmes dans un petit bois près de la ville, et je lui passai mon épée au travers du corps. Heureusement le général avait trop ri de la plaisanterie pour me tourmenter à cause de cette affaire.

CHAPITRE III.
Second mariage de l'auteur.

On nous envoya tenir garnison dans une petite ville nommé Landshut. C'était un assez triste séjour, surtout en hiver, et ce fut là que je vis pour la première fois la terre couverte de neige. Nos Espagnols ne pouvaient s'accoutumer à ce triste climat. Un jour que nous traversions un village, nous fûmes poursuivis par des chiens, et quand nous voulûmes prendre des pierres pour les leur jeter, la gelée les avait si fortement attachées à la terre que nous ne pûmes les arracher. L'un de nous s'écria, et c'était bien notre sentiment à tous: Maudit pays, où on lâche les chiens et où l'on attache les pierres!

J'avais remarqué, près de la maison où j'étais logé, celle d'un vieux colonel pensionné qui avait une fille charmante. A force de passer et de repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par m'en faire remarquer aussi. Encouragé par l'attention qu'elle paraissait me témoigner, j'allai, selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir sous ses fenêtres, en m'accompagnant de la mandoline. Il fallait que mon amour fût bien brûlant pour résister au froid terrible que j'avais à supporter. Enveloppé de mon manteau, je passais chaque nuit quelques heures sous sa fenêtre. Enfin elle se montra, et nous fûmes bientôt en conversation réglée, car elle avait suivi son père dans les guerres d'Italie, et je parlais la langue de ce pays.

Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid était tel, qu'il y aurait eu de la cruauté à ne pas me laisser entrer dans la chambre, et de là au lit il n'y avait pas assez loin pour qu'un voyageur comme moi n'eût bientôt trouvé le chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, un matin, réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus le colonel au pied du lit, accompagné de quatre Croates armés de mousquets, et d'un père capucin. Il me déclara qu'il avait amené ce capucin pour me marier ou recevoir ma confession de mort, à mon choix, car il ne voulait violenter personne.