J'étais honteux comme un renard qu'une poule aurait pris au piége, d'autant plus qu'en regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle n'était nullement effrayée, c'est-à-dire qu'elle était complice de son père. Je pensai que le mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et de ne pas lutter contre un homme qui avait pour lui Manille, Spadille et Basta[6]. Je consentis au mariage, qui fut célébré sans qu'on nous laissât même sortir du lit, et le colonel se retira en nous souhaitant une bonne nuit d'un air ironique. Je pensai probablement comme lui que j'avais assez chanté pour ce jour-là, et, quoique ma mandoline fût dans un des coins de la chambre, je n'étais nullement disposé à faire des roulades.

[6] Termes du jeu de l'hombre.

Une fois marié, je résolus de quitter le service, d'autant plus que mon histoire n'aurait pas manqué de se répandre, et que je redoutais d'avance les railleries de mes camarades. Mais où la chèvre est attachée il faut bien qu'elle broute. J'aimais ma femme, et après tout, en supposant qu'elle fût complice de son père, je ne pouvais lui en vouloir de m'avoir mis dans l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais promis. Nous allâmes ensemble à Vienne, où, grâce à mes services et à l'appui de quelques amis de mon beau-père, j'obtins une place d'écuyer dans la maison de l'empereur.

CHAPITRE IV.
Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.

Mon séjour à Vienne dura environ une année. Cette ville est tellement fréquentée par les Espagnols, qu'il est inutile de la décrire. On nous y voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile à nos Espagnols d'éviter d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant je m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans cette ville, sans un événement qui a empoisonné le reste de ma vie.

Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me proposa une compagnie de cavalerie dans l'armée qu'on levait alors contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais, à mon grand étonnement, quand je l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle n'en était ni surprise ni fâchée. Cela éveilla mes soupçons. Je l'épiai, et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence avec cet officier, et que c'était pour jouir plus tranquillement de leurs amours qu'ils avaient résolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant, tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.

Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de la maison. Je trouvai les deux amants occupés à fêter mon départ, et je vis aussi clairement que possible que, si le saint était absent, la chapelle n'était pas vacante. Je me vengeai comme il convient à un noble Espagnol. Après avoir poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la pointe de ma dague sur le cœur, en lui jurant de le traiter de même s'il ne reniait Dieu et sa sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la consolation de l'envoyer dans l'autre monde chargé d'un péché mortel, et de tuer son âme avec son corps.

L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en Espagne pour la juste vengeance d'un mari outragé. D'ailleurs, j'étais sans amis et sans protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait lui-même d'être impliqué dans cette affaire, me proposa de me réfugier chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers.

Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'étaient révoltés contre l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent chrétiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prêts à se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne donnent d'autre préparation à la viande que de la placer pendant une heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu. Voilà les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, et encore nous ne pûmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes désertes dans lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.

Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de vie. Notre demeure principale était un ravin presque inaccessible, traversé par un torrent. Nous pouvions former une troupe de deux ou trois cents cavaliers, et nous n'en sortions que la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos déprédations finirent cependant par fatiguer ceux-ci; les plaintes arrivèrent au sultan Soliman, qui régnait alors, et celui-ci ordonna au pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout prix.