Nos espions nous annoncèrent un jour le passage d'une riche caravane. Nous allâmes l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands nous trouvâmes une troupe de janissaires, qui nous reçurent à coups de mousquet. Nous essayâmes de battre en retraite; mais elle était coupée, car nos espions nous avaient vendus aux Turcs. Chacun se dispersa pour fuir de son mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai dans un marais. Un spahis cassa la tête de mon cheval d'un coup de pistolet, et me força à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture, me traîna ainsi jusqu'à Belgrade, et le lendemain il me vendit pour un ducat à un marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople.

Je faisais partie d'une troupe de plusieurs centaines d'esclaves chrétiens. On nous avait divisés par bandes de vingt, qui marchaient à la file. Afin de nous empêcher de nous échapper, on nous avait rivé au cou des fourches, dont chacun, pour pouvoir marcher, était obligé d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui le précédait. On ne les ôtait pas même la nuit. A mesure que nous avancions, on augmentait les coups, en diminuant la nourriture, de sorte que quand nous arrivâmes à Constantinople nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes.

CHAPITRE V.
Histoire d'Aben-Humeya.

Quelques jours après mon arrivée, je fus vendu à un Turc, qui m'emmena chez lui. Je fus bien étonné quand il m'adressa la parole en espagnol, et bien davantage encore quand, en examinant ses traits, ils ne me semblèrent pas inconnus. Il me regardait aussi avec étonnement, et m'interrogea sur mon nom et ma patrie. Quand je lui eus répondu, il me demanda: Ne te rappelles-tu pas un certain Thomas Corcobado, dont la mère vendait des légumes dans la rue de Los Caballeros. A ces mots il me tomba des yeux comme des écailles, et je reconnus un jeune Maurisque avec lequel j'avais joué cent fois dans les rues de Jaen.

Il me traita avec amitié, me fit ôter mes fers et me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Quand je fus remis par quelques jours de repos et de bonne nourriture, il me raconta son histoire. Il était de la race des Gazules, illustre dans les annales de Grenade. Comme la plupart des Maurisques, son père, tout en feignant de se convertir à notre sainte foi, pratiquait en secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé lors de l'autodafé par lequel on célébra l'avénement de notre glorieux empereur Charles V. Sa mère se retira à Jaen, où ils vécurent assez pauvrement d'un petit commerce de légumes. Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares, Thomas alla les rejoindre, et quitta son nom chrétien de Thomas pour reprendre celui d'Aben-Humeya.

Tout le monde connaît les glorieuses victoires remportées sur les Maurisques par le marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya s'était distingué dans plusieurs combats, et fut un de ceux qui, sous la conduite d'Aben-Farax, défendirent si long-temps le château d'Albaycin. Contraints enfin de se rendre, ils furent conduits prisonniers à Antequère et de là à Malaga, où on les envoya raser Neptune avec un couteau de bois, comme on dit à Séville, ou, pour parler plus clairement, ramer sur les galères de Sa Majesté. Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya, sa galère fut prise auprès de l'île de Chypre, où elle avait été envoyée porter des secours aux Vénitiens qui défendaient Famagouste. Il fut mis en liberté, prit du service, et devint bientôt capitaine de la même galère où jadis il avait ramé. Il s'enrichit par des prises sur les Génois et les Vénitiens, et était devenu l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et l'un des favoris de Soliman. Je dois lui rendre la justice qu'il me traita plutôt comme son ami que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts pour me convertir à sa fausse religion. Grâce à la protection de ma sainte patronne, je résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il m'offrit la main d'une de ses filles et une partie de ses trésors. Je préférai à toutes ses offres le salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de lui persuader de rentrer en Espagne et de solliciter le pardon de notre mère la sainte Eglise; mais il ne voulut pas non plus m'écouter.

J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma liberté et les moyens de retourner en Espagne; mais, sans me refuser, il me remettait toujours. Ses pensées se tournaient sans cesse vers son ancienne patrie, et il était heureux d'avoir quelqu'un avec qui il pût en parler. Malheureusement pour moi, il mourut peu de temps après; l'on vendit tous ses effets, et par conséquent ses esclaves. Je fus acheté par un nommé Ali, qui se préparait à faire le pèlerinage de la Mecque, et je m'embarquai avec lui peu de jours après pour Tripoli de Syrie. Les commencements de notre voyage furent heureux; mais, au moment d'entrer dans le port, nous fûmes assaillis et pris par une galère de Malte. En arrivant dans cette ville, on remit les esclaves chrétiens en liberté, et les religieux de la Merci distribuèrent à chacun de nous dix écus pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine d'un navire espagnol me prit à son bord par charité, et six semaines après j'étais à Séville.

CHAPITRE VI.
Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage à la Bermude.

J'avais pris, comme on l'a vu, le plus long pour me rendre aux Indes, mais je n'avais pas renoncé à mon projet. Le trésor des ingas me tenait toujours au cœur, et je n'avais pas perdu l'espoir de le recouvrer. Je m'embarquai donc pour Porto-Bello, d'où je devais, en traversant l'isthme, me rendre à Panama, et de là au Pérou.

Nous approchions du terme de notre voyage, quand nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Nous fûmes plusieurs jours sans savoir où nous étions; enfin, nous aperçûmes la terre très près de nous, et presqu'en même temps nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de jeter la cargaison par dessus le bord pour alléger le navire, et, le temps s'étant un peu radouci, on s'occupa du sauvetage des passagers. Les uns se jetaient tout nus à la mer et gagnaient la côte; les autres voulaient sauver leurs effets les plus précieux et étaient engloutis par les vagues. Nous employâmes le restant de la journée et celle du lendemain à ramasser tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais ce n'étaient guère que des pièces de bois et quelques caisses de biscuit avarié. Nous manquions surtout de vêtements, car nous étions presque tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère, qui accompagnait son mari, revêtu de la charge de contador, eut tant de honte de se voir dans cette position que, pour cacher sa nudité, elle exigea de son mari de l'enterrer dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et périt dans cette position. Que la reine des anges ait pitié d'elle.