Notre pilote nous annonça que nous étions dans l'île de la Bermude, et que nous y péririons infailliblement, parce qu'on y manquait complétement d'eau. Heureusement cette dernière prévision ne se réalisa pas, et nous réussîmes à découvrir une source d'une eau qui, quoique saumâtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous parvînmes à allumer du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, méthode que quelques uns d'entre nous avaient apprise des Indiens. Assurés de notre existence, nous construisîmes quelques cabanes avec les débris du navire, en attendant qu'il plût à Dieu de nous délivrer de cette solitude. Nous prenions assez de tortues et de poissons pour suffire à notre nourriture journalière.

La discorde ne tarda pas à se mettre parmi nous. Les matelots, qui faisaient bande à part, exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes de quelques passagers. Ceux-ci s'y étant refusés, ils nous livrèrent un combat sanglant. Heureusement nous n'avions pas d'armes dangereuses. Chacun s'arma des pièces de bois qui lui tombèrent sous la main, et il y eut plus de têtes cassées que de vies perdues. Quelques religieux qui se trouvaient parmi nous s'entremirent pour rétablir la paix, et il fut convenu qu'on remettrait aux matelots quatre négresses qui avaient accompagné quelques unes de nos passagères. Après avoir fait les difficiles, elles s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces Hélènes couleur de suie furent sur le point de faire du camp des matelots une seconde Troie. Nous fûmes obligés d'intervenir. Comme nous avions placé un poste sur un rocher assez élevé, pour nous avertir s'il passait quelque navire, et que personne ne voulait y aller à cause de l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait une cabane pour les négresses, et que ceux qui seraient chargés de faire le guet jouiraient de leur société. Depuis ce temps, ce poste fut fort recherché.

Au bout de quelques semaines, nos guetteurs nous avertirent de l'approche de cinq pirogues. Les Indiens abordèrent sur un autre point de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns d'entre nous se glissèrent le long des rochers, et nous étions déjà dans leurs embarcations quand ils nous aperçurent et coururent sur nous, en nous lançant des flèches et en poussant de grands cris. Nous prîmes le large sans plus attendre. Heureusement les pirogues contenaient quelques provisions, et nous pûmes gagner en peu de jours le port de Saint-Christoval de la Habana. Le commandant se hâta d'envoyer un petit navire au secours de nos compagnons, mais on ne trouva que quelques cadavres. D'autres Indiens avaient rejoint les premiers; tous ensemble avaient attaqué les Espagnols et les avaient massacrés. Ils étaient ensuite retournés probablement sur le continent, en emmenant les femmes, car on n'en trouva pas une seule parmi les morts, de sorte que nos pauvres passagères, après avoir évité les Carybdes à peau blanche, avaient été la proie des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice qu'elles ont probablement subi leur comptera dans le ciel comme un martyre. Les Indiens sont assez laids pour cela.

CHAPITRE VII.
Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique.

Pendant que nous étions à Saint-Christoval, un de nos compagnons, nommé Vetanzos, fit un assez bon tour, mais qui finit par tourner au détriment de son inventeur. Il répandit secrètement le bruit qu'il était visitador (inspecteur). On appelait ainsi les agents que l'empereur envoyait dans les colonies pour examiner ce qui se passait et lui en rendre compte. Ils étaient libres de garder l'incognito, et de ne déployer leur caractère que quand ils le jugeaient convenable. C'était sur leur rapport que les fonctionnaires des colonies étaient rappelés ou recevaient de l'avancement. Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu tous ses papiers dans le naufrage, et qu'il avait écrit en Espagne pour en avoir d'autres.

Toute la ville donna dans le panneau. Chacun lui apportait des présents, et il ne faudrait pas demander à certaines dames ce qu'elles lui offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour leur père ou pour leur mari. Comme on lui donna beaucoup de cuir de bœuf, une des principales productions de l'île, il y en eut bien quelques uns qui gardèrent les cornes, probablement parce qu'elles étaient d'un transport plus difficile. Il avait déjà ramassé, en échange de belles promesses, une assez jolie cargaison, et avait frété un navire pour se rendre en Espagne chercher son diplôme qui n'arrivait pas, quand un cavalier espagnol nouvellement arrivé le rencontra et le reconnut pour un paysan de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles pour avoir volé une bourrique à la foire de Carmona.

Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter avec respect, alla révéler à l'audience royale ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence des oreilles ayant été constatée, son procès ne fut pas long. Il fut promené sur un âne dans toute la ville, la figure tournée du côté de la queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut condamné à dix ans de galères. Décidément les bourriques lui portaient malheur; ce n'était pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva son sang-froid pendant toute la cérémonie; il allongea même deux doigts de la main droite en passant devant certain gentilhomme qui avait obtenu de lui, par le crédit de sa femme, la promesse de la croix d'Alcantara.

Pendant que je suis en train de raconter des histoires, je veux encore en dire une autre, qui fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait commencé depuis quelques années à introduire des esclaves nègres pour le service des sucreries, mais il était très difficile de les conserver: soit mal du pays, soit que les travaux fussent trop durs, ils se pendaient presque tous. Un certain habitant, qui en avait déjà perdu plusieurs de cette manière, en aperçut sept ou huit qui se dirigeaient vers la forêt. Ne doutant pas de leur dessein, il met un morceau de corde dans sa poche et tombe tout d'un coup au milieu d'eux, «Vous allez, leur dit-il en leur montrant sa corde, dans le pays des esprits? Eh bien! puisque tous mes esclaves y vont, j'y veux aller aussi, et là nous verrons s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la peine qu'ils me donnent de courir après eux.» Les nègres furent si frappés de cette menace, qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent plus à se donner la mort.

Après avoir séjourné quelques semaines à Saint-Christoval, nous trouvâmes une occasion de nous embarquer, et bientôt après nous arrivâmes à Mexico, qui avait alors pour vice-roi D. Antonio de Mendoza.

CHAPITRE VIII.
Expédition contre Tamaulipas.