CHAPITRE XV.
Retour de l'auteur en Espagne.
L'audience poursuivit notre procès avec vigueur. Peu de jours après, Alonso et Gil Davila, ainsi que mon ancien général Bolea, furent condamnés à mort et exécutés sur un échafaud recouvert en velours noir. On prétendit avoir trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils avaient tramé de longue main une conspiration pour rendre le Mexique indépendant; mais rien n'établissait la culpabilité du marquis. Tous trois moururent en héros. Un dominicain de l'école de ce fou de Las-Casas voulut reprocher à Bolea sa conduite envers les Indiens, et exiger qu'il en fît réparation; mais Bolea lui répondit: Je quitte ce monde sans rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux, que j'ai oublié de payer à mon cordonnier en quittant Séville; voilà tout ce que j'ai sur la conscience. Leurs corps furent ensevelis dans l'église de Saint-Augustin; quant à leurs têtes, les auditeurs les avaient d'abord fait placer sur la porte de la maison de ville, ce qui pensa exciter une sédition, parce qu'on regardait cela comme une accusation de trahison contre la ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on les enlevât et qu'on les clouât au gibet.
Bien d'autres gentilshommes auraient été victimes de la fureur de l'audience, sans l'arrivée du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta, marquis de Falces. Il fit mettre en liberté le marquis et la plupart de ses amis, et envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, en Espagne, pour y être jugés. En débarquant, on nous envoya prisonniers au château d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal.
Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans cette forteresse, de me rappeler le sort de Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui avaient gémi quinze ou vingt ans dans les fers sans pouvoir obtenir qu'on terminât leur procès. Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en Portugal le roi D. Sébastien, qui préparait alors une expédition contre les Maures d'Afrique. Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai une échelle de corde, et nous descendîmes par une des fenêtres de la tour dans laquelle nous étions détenus. Arrivés sur les bords de la Guadiana, nous nous cachâmes dans les roseaux. Le lendemain matin, nous aperçûmes un pêcheur dans sa nacelle. Un de mes camarades se mit à imiter le cri du canard sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un de ces oiseaux, blessé par un chasseur, était tombé dans les roseaux.
En un instant il fut poignardé, et sa barque nous transporta à Tavira, dans le royaume des Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or que nous possédions: ce fut chose facile de se procurer des chevaux et des armes. Nous nous mîmes en route pour Lisbonne. Tout le long de la route nous rencontrions des troupes de jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée du roi D. Sébastien, et de temps en temps un seigneur couvert d'armes brillantes et suivi de nombreux soldats. A mesure que l'on approchait de la capitale, cette foule devenait plus compacte et plus joyeuse: on eut dit qu'elle allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent, et la plaine d'Alcazarquivir était couverte de leurs cadavres. Les plus heureux étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort de dire les plus heureux, car j'y ai souffert mille morts, tandis que mes compagnons d'armes recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, due à tous les guerriers chrétiens qui succombent dans un combat contre les infidèles.
TROISIÈME PARTIE.
CHAPITRE Ier.
L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique.
Le roi D. Sébastien, alors âgé de vingt-deux ans, était également remarquable par sa force et par sa valeur. Il pouvait être considéré comme le plus parfait cavalier de son royaume. On ne pouvait lui reprocher d'autre défaut que le désir si naturel à son âge de courir les aventures; il y était secrètement encouragé par le roi D. Philippe, son oncle, qui, le voyant encore sans enfants, n'aurait pas été fâché de le voir périr pour profiter de sa succession. Mais ce sont là de ces matières d'état dont les hommes prudents font mieux de ne pas parler.
Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son royaume, était venu le trouver et lui avait promis de se reconnaître pour son vassal s'il voulait d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien avait réuni dans ce but une nombreuse armée, dans laquelle je parvins à obtenir une enseigne. C'était peu pour un ancien capitaine, mais beaucoup pour un fugitif.
Une flotte de plus de cent vaisseaux nous transporta en Afrique. Le jeune roi, sans vouloir écouter l'avis de ses officiers les plus expérimentés, s'avança rapidement dans l'intérieur, et bientôt nous nous trouvâmes en présence d'une armée de plus de cent mille Maures, qui, se déployant en croissant, nous enveloppèrent complétement. Le roi essaya vainement de percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus braves chevaliers. Nous fûmes mis dans une déroute complète. Le roi eut trois chevaux tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le tuer; ils ne le connaissaient cependant pas, mais le voyant couvert d'une brillante armure, ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, et qui pouvait payer une riche rançon. Ils allaient même en venir aux mains entre eux, quand un chef lui fendit la tête en leur criant: «Comment! chiens que vous êtes, quand Dieu vous accorde une si brillante victoire sur les ennemis de notre foi, vous allez vous égorger pour la rançon d'un prisonnier!»