Tous les seigneurs portugais qui ne périrent pas dans la bataille tombèrent entre les mains des Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une rançon exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, prieur de Grato, qui, depuis, se fit proclamer roi de Portugal. Pris par un Maurisque renégat, il parvint à lui persuader que l'habit de chevalier de Saint-Jean était un habit monastique, et qu'il était très pauvre. Il s'entendit avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, et dont il fit ensuite la fortune. Les autres seigneurs furent obligés de payer cinq mille cruzades par tête. Quant à nous autres, nous fûmes rachetés en masse par le roi D. Henri, successeur de D. Sébastien, non sans avoir souffert toutes les misères imaginables, car on faisait si peu de cas de nous qu'on ne prenait pas la peine de nous nourrir. On nous jouait pour quelques maravedis, ou l'on nous échangeait contre les objets les plus vils. Qui m'eût dit que je vivrais assez pour voir échanger dix gentilshommes de nom et d'armes contre un porc ou un baudet?
Peu de temps après mon retour à Lisbonne, le roi cardinal Henri mourut, et, malgré les efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe, à la tête d'une armée de nos invincibles Castillans, prit possession du royaume au nom de S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain ajouter une nouvelle couronne à celles qui ornaient son front, mais je n'étais pas pressé de retourner au château d'Ayamonte, en attendant qu'il plût à la chancellerie de Grenade de juger mon procès; je profitai donc de l'offre d'un marchand portugais, nommé Mendez de Silva, qui retournait à Goa et qui m'offrait un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais pas prospéré dans le métier des armes. Je commençais à être d'un âge où l'on estime la richesse et la gloire pour ce qu'elles valent, et, n'espérant pas pouvoir retourner au Pérou, je résolus de tenter la fortune en me livrant au commerce des Indes, qui enrichit le Portugal et qui fait de Lisbonne la seule rivale de Séville.
CHAPITRE II.
Séjour de l'auteur à Goa.
La ville de Goa, métropole des possessions portugaises dans les Indes, renferme plus de 100,000 habitants. La grande ville de Mexico même n'avait pu me donner l'idée du luxe qui y règne. On n'y voit peut-être pas tant d'or et d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à chaque instant des caravanes d'éléphants et de chameaux couverts de tapis précieux. Le moindre gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement que dans un palanquin et suivi de quinze ou vingt esclaves vêtus de soie. Des navires richement chargés arrivent des points les plus éloignés des Indes et encombrent le port; en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a sur l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices publics surmontés de la croix, emblème de notre salut.
Mon protecteur, Mendez de Silva, passait pour un des plus riches marchands de la ville. Il était père d'une fille charmante; rien ne paraissait manquer à son bonheur. Mais c'était un nouveau chrétien, c'est-à-dire un de ces juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour ne pas être expulsés du Portugal. Il observait en secret les cérémonies de la loi de Moïse. Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher aux yeux de l'envie, et fut dénoncé à la sainte inquisition. Un matin, les alguazils entrèrent dans notre maison, s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait, et nous traînèrent en prison.
Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un san benito, faisait l'ornement d'un auto-da-fé, et tous ses biens étaient confisqués. Un des inquisiteurs, zélé pour la propagation de la foi, garda sa fille pendant quinze jours, afin de l'instruire dans notre sainte religion, et l'envoya ensuite dans un couvent de religieuses ursulines, offrir sa virginité à Dieu en expiation des péchés de son père. Quant à moi, comme j'étais vieux chrétien et que je ne possédais rien, l'inquisition me renvoya, après m'avoir fait faire amende honorable devant la porte de la cathédrale, pour avoir servi chez un juif.
Cette aventure me rendit le séjour de Goa désagréable. Je m'embarquai avec Thomas Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises destinées à la grande foire qui se tient tous les ans à Malacca. Nous y arrivâmes sans encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une grosse jonque qui ne nous offrait rien de suspect. Cette sécurité fit notre malheur. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris terribles: plus de cent Malais, armés d'épées empoisonnées, avaient envahi notre navire et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le pont; ils avaient ensuite fermé les écoutilles, de sorte qu'il nous fut impossible de résister; ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de l'entrepont et nous chargeaient de chaînes.
Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite défiler devant lui. Il choisit tous ceux qui lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent la tête tranchée et furent jetés à la mer. Il fit ensuite mettre le feu à notre navire, après en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile. Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire brûlait encore quand un vaisseau commandé par Antonio de Sousa et armé de trente pièces de canon parut dans la rade. Reconnaissant le navire incendié pour Portugais, il ne douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua d'une volée de canon et ordonna l'abordage. Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles, combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur était telle qu'il fût peut-être parvenu à repousser les Portugais; mais, profitant de ce qu'on nous oubliait dans la chaleur du combat, je tirai de ma poche un couteau qu'on m'avait laissé, et, m'avançant lentement derrière lui, je lui coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, et aussitôt les siens se débandèrent et se jetèrent à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la nage. Mais comme elle était encore assez éloignée et qu'ils étaient embarrassés du poids de leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa fit aussitôt pendre aux vergues de son navire tous les pirates, morts ou vifs, qui lui tombèrent entre les mains, et entra ainsi triomphant dans le port de Malacca.
CHAPITRE III.
Voyage de l'auteur à Borneo.
Ne pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux pirates, Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne pûmes faire de grandes dépenses à la foire. Nous errions tristement, Lobo et moi, au milieu des boutiques de marchandises. Les théâtres, les bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places, attiraient à peine nos regards, quand il rencontra un de ses compatriotes nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il était en grande faveur à la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de l'accompagner, en nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Européens. Comme notre sort pouvait difficilement devenir pire, nous acceptâmes sa proposition.