Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et se montra très satisfait de ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur, et nous renvoya en nous promettant de nous élever au rang de mandarin. Le soir, nous causions, en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas à l'idée du sultan de nous demander d'embrasser le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, je lui répondrai que je veux mourir chrétien. Il me fera les plus belles offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la couronne du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. Il sied bien à un petit compagnon que j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le pas sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que c'est à moi à porter la parole pour nous tous. C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous sommes empalés, j'entends l'être le premier. Si je ne me fusse pas trouvé là, dans leur ferveur avinée ils en seraient venus aux coups, et j'eus toutes les peines du monde à mettre le holà.
Le lendemain, au lieu des récompenses que nous attendions, nous vîmes entrer des gardes qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent devant le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. Parmi les objets d'Europe que Fonseca avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait une tapisserie de Flandre à personnages, représentant le sacrifice d'Abraham. Le grand-prêtre persuada au sultan que cette figure qui tenait le cimeterre levé était un personnage enchanté, et qu'il descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous eûmes beaucoup de peine à le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette époque, il nous traita toujours avec défiance, et parut aussi pressé de nous voir sortir de son île que nous étions peu désireux d'y rester.
Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre le tour qu'il nous avait joué; voici comment nous nous en vengeâmes. Les habitants de Borneo adorent un grand singe couvert de poils qui est de la grandeur d'un homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins à me glisser dans le temple, qui n'était autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et je donnai au singe, qui les dévora avec avidité, des boulettes de sucre dans lesquelles j'avais mêlé des drogues purgatives. Au moment où le sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se mit à faire des contorsions épouvantables, et, s'élançant sur les poutres qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée de ses malédictions. Le sultan lui-même ne fut pas épargné. A cette marque de la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous avions bien de la peine à retenir nos rires; mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que nous ne l'avions espéré: il sut persuader au peuple et au sultan qu'il fallait apaiser la colère du dieu par des présents, et ce fut lui qui eut tout le profit de mon invention.
Les habitants de Borneo sont très simples, et ce pays serait d'une conquête facile, car ils ont un grand respect pour les blancs, qu'ils regardent comme une race supérieure. Ils disent que, quand le grand singe eut créé le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses trois enfants pénétrèrent dans le jardin du grand singe pour y voler des bananes. Celui-ci les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se réfugia dans la maison: c'est pour cela qu'il a conservé la fraîcheur de son teint. Le second grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil: il est le père des races basanées. Le troisième se réfugia dans le four encore chaud: c'est pour cela que les nègres sont noirs et ont les cheveux crépus.
Une autre particularité des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent très mal leurs femmes et les méprisent. Ils répugnent même à épouser des filles vierges; quand un jeune époux trouve sa fiancée dans cet état, il dit que c'est une preuve que personne n'en a voulu, et quelquefois même il la répudie. Si les RR. PP. franciscains avaient une mission dans cette île, ils auraient bientôt rétabli la paix dans les familles.
CHAPITRE IV.
L'auteur se fait corsaire.
Un jour que je me promenais avec mes deux compagnons à quelque distance de la ville, nous aperçûmes une jonque chinoise qui s'approchait de la rive. Ceux qui la montaient descendirent à terre et s'assirent tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas. Nous vîmes que c'était une occasion que Dieu et sa sainte mère nous envoyaient; comme nous ne possédions autre chose que les habits que nous avions sur le corps, nos malles furent bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière les buissons jusqu'à la planche que les Chinois avaient mise pour descendre à terre. Nous montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un vent favorable nous éloigna de Borneo. Nous laissâmes les pauvres Chinois, qui jetaient des cris de désespérés, profiter des faveurs du grand singe.
Au bout de quelques jours, nous aperçûmes un navire portugais à l'ancre dans une petite baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce côté, et bientôt nous fûmes au milieu de nos compatriotes. Ils étaient commandés par Don Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, se croyant lésé par le nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était décidé à exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de l'expédition d'Afrique, et m'offrit d'être un de ses officiers. Je me hâtai d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce n'était pas mon fait: puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre, j'aimais mieux la chercher l'épée à la main que derrière un comptoir.
Botelho avait à son bord soixante Portugais et près de deux cents Malais, ce qui lui permettait de tenter de grandes entreprises; mais il manquait de vivres. Nous abordâmes donc quelques jours après à un port nommé Toubasoy, pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra très disposé à nous en vendre; il fit conduire sur le bord de la mer un troupeau de buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. Au moment où nous allions les embarquer, nous entendîmes le son d'une espèce de conque marine, et au même moment tous les buffles se précipitèrent comme des furieux dans l'intérieur du pays, sans qu'il fût possible de les arrêter. Ce rusé personnage les avait accoutumés à venir au son de cette conque recevoir une distribution de sel, de sorte qu'après avoir vendu et livré son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir. Ce commerce ne laissait pas d'être avantageux, mais nous résolûmes d'y mettre un terme et de ne pas être ses dupes.
Nous feignîmes de mettre à la voile; mais, au milieu de la nuit, au moment où il nous croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu en lançant dans les toits de paille des dards entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha à s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous eûmes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre nos mains, voici le châtiment que nous lui infligeâmes. Après l'avoir attaché à un poteau, nous tressâmes avec du coton ses longues moustaches et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tête; puis, après avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de goudron, nous les allumâmes, de sorte qu'il avait l'air d'un candélabre à trois branches. Quand nous eûmes assez ri de la triste figure qu'il faisait, on jeta sur lui quelques brassées de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.