Nous marchâmes pendant toute la journée, et vers le soir nous arrivâmes à un petit village habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent un peu de riz et nous assurèrent qu'à quelque distance dans l'intérieur se trouvait une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous y rendîmes, et les Chinois nous y laissèrent assez tranquilles, mais sans nous faire la moindre charité; nous étions réduits pour subsister à aller chercher du bois dans une forêt voisine. Un jour j'aperçus à la porte d'une maison un vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais de lui, quand, tirant de sa poitrine une petite croix d'argent, il me la fit apercevoir à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre ses bras, joyeux de reconnaître un chrétien; il m'étonna bien davantage en m'adressant la parole en langue portugaise. Cet homme me raconta qu'il avait fait naufrage sur cette côte bien des années auparavant, et s'était marié dans cette ville, où il jouissait d'une honnête aisance; mais depuis cette époque c'était la première fois qu'il avait la joie de voir un compatriote et un chrétien.
Moscoso, c'était son nom, nous combla de bienfaits, mes compagnons et moi, et s'occupa activement de nous trouver de l'emploi. Quant à moi, je m'avisai de dire que j'étais médecin, et, appliquant aux Chinois quelques remèdes de vétérinaire que j'avais appris lorsque je servais dans la cavalerie allemande, j'étais en passe de faire une jolie fortune, quand tout d'un coup la terreur se répandit dans la ville. On apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers tartares avait franchi la grande muraille, et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se dirigeait sur Quam-ti.
En effet, au bout de quelques jours nous aperçûmes dans la plaine les bannières tartares, écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur de la ville, suivi des principaux habitants, alla se jeter aux pieds du général tartare, en le suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci, sentant le besoin de faire reposer son armée, y consentit assez gracieusement.
Le lendemain, les Tartares ouvrirent une espèce de marché, et vendirent à vil prix tout ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient enfermé dans des sacs toutes les femmes dont ils avaient pu s'emparer, et, pour s'assurer le débit de toute leur marchandise, ils ne permettaient pas de regarder dans le sac, qu'ils vendaient sur le pied d'un quart d'écu. Je voulus prendre part à cette espèce de loterie; j'achetai un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée chez moi, je fus stupéfait d'en voir sortir une vieille femme toute décrépite. J'allais dans ma colère jeter mon acquisition dans la rivière, quand cette femme me raconta qu'elle appartenait à une des principales familles de Quam-ti, et me pria de la conduire chez un riche marchand: sur son ordre, il n'hésita pas à me compter mille taels. Ravi de cette aubaine, je voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter une quantité de sacs, que je fis charger sur une charrette. Mais, en déballant mon emplette, je ne trouvai que des paysannes, dont cinq ou six seulement étaient passables. Je gardai seulement ces dernières; mais, comme elles se disputaient toute la journée, je finis par les mettre à la porte à coups de fouet.
Au bout de quelques jours, le général tartare, nommé Natim-Khan, ayant appris qu'il y avait dans la ville des étrangers venus d'un pays très éloigné, me fit appeler, et m'adressa beaucoup de questions sur le Portugal. Je lui répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance, mais cependant de manière à lui donner une haute idée de mon pays. Aussi me traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée quand je lui eus rendu un signalé service, dont il sera question au chapitre suivant.
CHAPITRE VII.
Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.
Les Tartares avaient remporté plusieurs grandes victoires sur les Chinois, et conquis déjà la moitié du pays. L'empereur avait levé une nouvelle armée, et s'avançait contre eux à marches forcées. Natim-Khan ne laissait pas d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât avec raison les troupes du céleste empire: elles étaient hors d'état de lui résister, mais il redoutait les éléphants, dont les Chinois avaient un grand nombre, parce que les chevaux craignent ces animaux, qui mettent facilement en déroute la cavalerie tartare.
Natim-Khan me demanda si je ne connaissais pas quelque moyen d'effrayer les éléphants, et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée chinoise s'avançait contre nous au nombre de cent mille combattants, précédée de cent vingt éléphants rangés sur une seule ligne. Natim-Khan fit charger deux cents chameaux de fagots de paille et autres matières combustibles; il les fit enduire de goudron depuis la tête jusqu'aux pieds; puis, après y avoir mis le feu, il les lança contre les éléphants. Ceux-ci, effrayés de cet incendie mobile, firent volte face, et, sans que leurs conducteurs pussent les arrêter, ils foulèrent sous leurs pieds l'infanterie chinoise. Natim-Khan la fit alors charger par ses Tartares, et en peu d'instants il fut maître du champ de bataille.
Après cette victoire, les Tartares marchèrent sur Nankin, et s'en emparèrent. Ce qu'on remarque de plus curieux dans cette ville, c'est une tour de la hauteur des clochers d'Europe les plus élevés, toute couverte en porcelaine. On y a suspendu une multitude de clochettes dorées, dont le son produit une espèce de carillon quand elles sont agitées par le vent. Cette ville renfermait alors plus de cinq cent mille habitants, et passait pour la plus commerçante de la Chine.
Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors de la prise d'un château fort près de Nankin, où l'élite des troupes chinoises s'était retirée. Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je m'avançai déguisé en paysan chinois, suivi de plusieurs autres chariots dans lesquels étaient cachés des soldats tartares. En arrivant à la porte, j'eus soin, en arrêtant mon chariot pour que les Chinois pussent le visiter, de le placer dans la porte de manière à ce qu'on ne pût la fermer. Pendant la visite, je déliai un des sacs, de sorte que les noix se répandirent de tous les côtés. Les Chinois se précipitent pour les ramasser; les Tartares alors s'élancent hors des chariots le sabre à la main, et font main basse sur eux. Une fois maîtres de cette porte, nous donnâmes entrée à un corps de Tartares, qui attendait le résultat à peu de distance. Les Chinois se comportèrent bravement dans cette occasion; ils se firent tous tuer.