Natim-Khan fut très satisfait de ce succès. Il me fit promener dans les rues de Nankin monté sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse d'honneur, et me donna le quart du butin qui fut fait dans la forteresse. Je me trouvai donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000 d'argent. Désireux de retourner en Espagne, où je pouvais vivre avec cette fortune à l'égal des plus grands seigneurs, je demandai et j'obtins mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts pour me retenir. Il m'offrit même de me créer mandarin de la première classe; peut-être aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques à sa cour. Mais comment rester dans un pays où je ne pouvais ni entendre la messe, ni me confesser à l'heure de la mort?
Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de la Chine qui étaient venus à la cour de Natim-Khan l'assurer de la soumission de leur maître, se trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme mon intention était de gagner Malacca, j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé de me conduire à la cour du roi son maître, et de protéger le reste de mon voyage. Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les larmes aux yeux, et m'appela son ami; il me donna encore tant d'étoffes et d'objets précieux, que je pus en charger plusieurs chameaux.
CHAPITRE VIII.
Séjour de l'auteur au Tonquin.
Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin, aussitôt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'étais un des amis de Natim-Khan, me fit la réception la plus brillante. Il vint au devant de moi à deux lieues de la ville, monté sur un éléphant richement caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de lui. A droite et à gauche s'avançait sur deux files une garde formée des plus belles femmes du pays, revêtues d'armures dorées, et portant des couronnes de plumes d'autruche; en tête marchaient des joueurs d'instruments, précédés de crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à l'ami du grand Natim-Khan, le vainqueur du grand dragon de la Chine.
A mon arrivée, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour me servir; ses éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, et trois fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantôt le roi me menait à de grandes chasses, tantôt on exécutait devant moi des danses et des comédies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie misérable que j'avais toujours menée, que je commençais à oublier l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le châtiment du ciel ne se fit pas attendre.
Un matin, les gardes du roi entrèrent dans mon palais et me traînèrent devant lui chargé de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan ils avaient mis son armée en déroute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un chien de Tartare, et son ami qu'un misérable espion. Le roi, après m'avoir accablé d'injures, me fit attacher à un poteau où l'on m'exposa aux mouches après m'avoir frotté de miel. J'avais déjà subi ce supplice pendant plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, quand on vint me détacher pour me jeter dans un cachot.
La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi m'avait accordé la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle ajouta que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait aperçu à travers une jalousie, et était devenue éprise de ma personne; elle prétendait avoir des droits à la couronne, et m'offrait de m'épouser si je voulais la conduire à la cour du roi d'Arracan, son oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits des Portugais dans l'Inde était arrivé jusqu'à ses oreilles, et elle ne doutait pas de la victoire si je voulais me mettre à la tête de son armée.
L'homme qui se noie ne choisit pas la branche à laquelle il s'accroche. On peut donc se figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. Le lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, qui avait sans doute gagné les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que j'y fus entré la barque s'éloigna à force de rames. Je me précipitai aux pieds de la princesse et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre mon bonheur complet en ôtant son voile. Elle y consentit après avoir fait quelques façons, et je découvris, à mon grand étonnement, que Soleil-de-Beauté était une petite vieille de soixante et dix ans, fort peu ragoûtante. Bien qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je devais être satisfait de mon marché.
Heureusement ses droits à la couronne du Tonquin étaient plus clairs que ses yeux. Quand nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra très disposé à les soutenir, mais à son profit. Il l'épousa en grande pompe, la relégua dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi du Tonquin pour faire valoir les droits de sa nouvelle épouse. Quant à moi, il voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, mais enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, qui lui jura que je l'avais toujours respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chasteté dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques écus, en m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses états et de n'y jamais rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pégu, et qui pour un écu consentit à me servir de guide.