CHAPITRE III.
De la jeunesse de l'auteur et de son éducation.
Quand je fus arrivé à l'âge de dix ans, mes parents m'envoyèrent à l'église de Saint-André, notre paroisse, pour y étudier la lecture et la doctrine chrétienne. Mon père me racontait ses campagnes et m'apprenait à combattre avec l'épée et le poignard. Ma mère me donnait quelques leçons sur une vieille mandoline, dont elle avait joué avec assez de talent, et me faisait répéter les romances du Cid et celles qui racontent nos anciennes guerres contre les Maures. C'est ainsi que s'écoulait ma jeunesse, en attendant que j'eusse l'âge de porter les armes, quand un événement que je vais raconter me força à quitter ma ville natale; je ne devais la revoir qu'après de longues années.
Près de notre maison vivait un vieux gentilhomme fort riche, marié tout nouvellement avec une jeune femme dont il était excessivement jaloux. Jamais elle ne sortait sans lui, et c'était à peine si, dans les journées les plus chaudes, il lui permettait de respirer un peu l'air sur un balcon qui donnait sur la rue. Un jour, c'était celui de la fête du glorieux apôtre saint André, patron de notre paroisse, j'avais accompagné ma mère à la messe solennelle qui se disait à cette occasion; comme je passais sous le balcon de notre voisine, elle laissa tomber un bouquet, que je m'empressai de ramasser, sans songer à mal. Je n'avais alors que seize ans, et j'étais plus ignorant des choses de ce monde qu'on ne l'est ordinairement à cet âge, car je quittais à peine la société de mes vieux parents.
Le vieux jaloux ne pensa pas de même; il vit dans cet événement la preuve d'une intrigue entre moi et sa femme, et résolut de me faire assassiner. Trois bandits payés par lui m'attendirent un soir dans la petite ruelle qui longe l'église, et qui n'est guère fréquentée après l'Angelus. Je me défendis de mon mieux; mais j'allais succomber sous le nombre, quand, en m'appuyant, pour mieux résister, contre une petite porte de l'église, je m'aperçus qu'elle était ouverte. Je me hâtai de me réfugier dans le sanctuaire, où les bandits n'osèrent me suivre, et le lendemain le bon curé de cette église, qui était un ami de la maison, me ramena à ma mère.
Me voilà donc sauvé pour cette fois; mais le danger me menaçait toujours: tout faisait supposer qu'on n'en resterait pas là. Quoiqu'on n'eût aucune preuve, il n'était pas difficile d'attribuer ce coup à notre vieux voisin, dont la jalousie était connue, et qui ne passait pas pour trop scrupuleux sur sa manière de se défaire de ses ennemis. Mais il était puissant et rusé; j'étais pauvre et ignorant. Après s'être consultés, mon père et le curé décidèrent qu'il fallait me faire quitter Jaen et m'envoyer à Séville, près d'un oncle de ma mère, chanoine de la cathédrale de cette ville. Mon paquet fut bientôt fait; mon père y ajouta quelques réaux, et je me mis en route avec une petite valise et la bénédiction de mes parents. C'était tout ce que leur pauvreté leur permettait de me donner.
CHAPITRE IV.
Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de s'enfuir à Carthagène.
Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveille, dit un vieux proverbe. Qu'on juge donc de l'effet que produisit cette superbe cité sur moi, qui sortais pour la première fois de ma famille. Mon vieil oncle m'accueillit fort bien. Il vivait dans l'aisance; son grand âge ne lui permettait guère de quitter son fauteuil, et, pourvu que je vinsse de temps en temps lui tenir compagnie dans la soirée, il me laissait en toute liberté. Je commençai à me lier avec des jeunes gens de mon âge. Je fréquentai le manége et les écoles d'escrime; enfin, je me préparais à soutenir un jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles soldats.
Au bout de quelque temps, je n'étais plus le jeune homme simple qui était sorti de Jaen. La conversation de mes camarades, la lecture des aventures d'Amadis, encore plus de celles de la bonne mère Célestine, m'avaient inspiré de nouvelles idées. En face de la maison de mon oncle, dans la rue de Xérez, demeurait une veuve d'une quarantaine d'années, de celles que les vieillards trouvent passées et qui séduisent les jeunes gens. Je m'étais aperçu qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais œil. Tout plein de ma Célestine, je m'adressai à une vieille revendeuse biscayenne, qui avait ses entrées libres dans la maison. Elle consentit à protéger mes amours, et ne me fit pas languir, car dès le lendemain elle me dit de frapper à minuit à la porte de la veuve, et qu'une servante prévenue m'ouvrirait la porte.
Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane, Lancelot se rendant auprès de la reine Genièvre, ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame Quintagnone vers l'impératrice de Grèce, ne fut aussi fier de sa conquête. Je rêvais d'une foule de dragons et de géants que j'aurais à vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle à mon rendez-vous. Je frappe, la suivante est à son poste, et je pénètre sans difficulté dans le château enchanté.
La bonne veuve, quoiqu'elle ne sût pas le latin, avait sans doute entendu parler du proverbe Sine Baccho et Cerere Venus friget. Elle avait préparé un jambon d'Estramadure et quelques bouteilles de Xérez auxquels nous nous empressâmes de faire honneur. Le reste de la nuit se passa sans encombre, et au point du jour la discrète suivante me fit sortir par où j'étais entré.