Ce commerce amoureux durait depuis quelques semaines quand un vieux Vingt-quatre[2], qui portait à la dame un intérêt plus que paternel, fut averti de ce qui se passait. La veuve avait eu l'imprudence, dans un marché avec sa revendeuse, de céder à celle-ci un vieux vertugadin de damas jaune datant du jour de ses noces, qui depuis long-temps faisait envie à la suivante, et qu'elle avait considéré comme devant lui appartenir. En outre, celle-ci était fâchée de voir à sa maîtresse un amant qui ne lui donnait rien, car j'étais trop pauvre pour le faire. Elle nous dénonça donc au Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas à se faire sentir.

[2] On appelle ainsi les membres du conseil municipal de Séville, qui sont au nombre de vingt-quatre.

Un muletier avait été dévalisé entre Ecija et Carmona. Il avait porté plainte et donné le signalement de ses agresseurs. Un de ces signalements pouvait s'appliquer à moi. Le Vingt-quatre qui était chargé de la police, le remarqua et résolut de me perdre en m'impliquant dans cette affaire. Heureusement le greffier chargé du rapport était comme moi de Jaen, et même un peu parent de ma famille. En toute autre occasion je ne me serais pas félicité de cette parenté avec un greffier, mais cette fois-ci je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint avertir mon oncle de la méchante affaire qu'on allait me susciter. Nous n'étions pas de force à lutter avec un Vingt-quatre. Je commençais à être en état de porter les armes; mon oncle me donna quelques écus, une lettre pour le fils d'un de ses amis qui levait une compagnie à Carthagène, pour aller au secours du royaume de Naples, alors menacé par les Français, et de plus un long sermon sur le danger des liaisons illicites. Il avait autrefois prêché ce sermon avec l'approbation générale dans l'église de Sainte-Euphémie, et ce succès avait même contribué à lui faire obtenir son canonicat. Il ne perdit donc pas une si bonne occasion de le placer, ce qui contribua peut-être à le consoler de mon départ. En somme, c'était un excellent homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et, tous les vendredis, je récite un chapelet pour le salut de son âme, que Dieu ait dans sa gloire.

Je pris donc la route de Carthagène, chargé d'argent à peu près comme un crapaud de plumes, et je fis gaîment la route à pied, rêvant tantôt à la belle que j'avais perdue, tantôt à la gloire que j'allais acquérir. J'arrivai ainsi à Carthagène, et je me hâtai d'aller présenter ma lettre au capitaine Diego Osorio.

CHAPITRE V.
L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples.

Le capitaine Diego Osorio était un grand homme sec et jaune, vieilli sous le harnais. Il était sur le bord de la mer, occupé à surveiller l'embarquement de sa compagnie, qui devait mettre le lendemain à la voile pour Naples. Il me reçut du haut de sa grandeur, m'arracha presque des mains la lettre que je lui présentais en tremblant, et, après l'avoir lue, il me toisa des pieds à la tête et me dit: Mon petit jeune homme, ton oncle me demande pour toi une enseigne dans ma compagnie; tu lui servais sans doute d'enfant de chœur. Je ne te la donnerai pas pour deux raisons: la première, parce que tu portes sur ta tête un bonnet de soie brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau que celui d'un soldat, et la seconde, parce que tu n'as pas encore de barbe au menton. Le bonnet était un don d'amour de ma veuve; j'y tenais beaucoup; cependant, je pris bravement mon parti. Je le lançai à la mer en disant: Capitaine, c'est ainsi que je me défais de mes ennemis. Ce bonnet est le mien, puisqu'il me prive du bonheur de servir sous vos ordres. Quant à la barbe, ce n'est pas pour être capucin que je demande une enseigne dans votre compagnie.

Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait rarement, et reprit d'un ton plus doux: Tu m'as cependant l'air d'un luron (guapo); je serais fâché de te perdre. Es-tu le parent de Don André de Vargas, avec qui j'ai servi jadis sous le grand capitaine[3]? Quand je lui eus dit que j'étais son fils, il devint tout à fait gracieux, et me dit: Ecoute, je ne saurais te donner une enseigne au détriment de tant de vieux soldats, mais pars avec moi comme volontaire, et j'aurai soin de toi.

[3] C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence Gonzalve de Cordoue.

J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement, et d'ailleurs j'étais pressé d'aller courir les aventures. Pendant tout le voyage, la galère qui nous portait arrêtait tous les navires que nous rencontrions, pour s'assurer s'ils n'étaient pas Français. Le roi de France eut dû de grandes actions de grâce au commandant de notre galère, pour tous les sujets qu'il lui découvrait: sans respect pour la géographie, Génois, Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés sujets du roi François Ier, et par conséquent de bonne prise. Je ne sais pas même s'il respectait toujours le pavillon du Saint-Père.

Après quelques jours d'une campagne plus fructueuse pour nous qu'utile au vice-roi de Naples, qui attendait des renforts avec impatience, nous découvrîmes, à la hauteur du cap Spartivento, à la pointe de l'île de Sardaigne, un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut chercher à nous éviter. Le commandant de notre galère en conclut qu'il devait être français, c'est-à-dire richement chargé. Il lui donna chasse et l'atteignit au bout de deux heures. C'était un vaisseau génois qui revenait avec une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il était mieux armé que nous ne l'avions supposé, et sa prise nous coûta cher. Les Génois furent déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de leurs plaintes ridicules, on les attacha à bord de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement dans le combat, se dirigea sur Naples, où le capitaine ne manqua pas de se vanter des victoires qu'il avait remportées sur les ennemis du roi d'Espagne. Cette affaire ne fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai quelques écus d'or qui traînaient dans un coin de la cabine du Génois, et Osorio, fidèle à sa promesse, me donna la place d'un de ses deux enseignes, qui avait été tué dans la dernière action.