Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent presque nus et qu'ils ne vivent que de poissons et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse que les premiers grands d'Espagne. Voici comment ils la confèrent: Le récipiendaire est attaché à un poteau, et pendant trois jours on lui fait souffrir tous les maux imaginables. Il reçoit des soufflets et des coups de pieds; on lui crache à la figure, on lui jette des poignées de fourmis et d'insectes venimeux, enfin on ne lui laisse de repos ni jour ni nuit; seulement il n'est pas permis de faire couler son sang. S'il succombe dans cette épreuve, il est noté d'infamie et n'a guère d'autre ressource que de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le porte plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi. Celui-ci l'inonde d'une liqueur qu'il est inutile de nommer, et le voilà aussi noble que s'il descendait du roi Rodrigue.
Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en découvrant celui qui lui avait volé une bague à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, et, après avoir fait une foule de simagrées qu'ils prirent pour des opérations magiques, je leur annonçai que j'apercevais une plume de perroquet sur le nez du voleur. Celui-ci y porta la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus pas de peine à le désigner. Il voulut nier, mais une volée de coups de bâton l'eut bientôt ramené à la sincérité. Cette aventure m'attira la réputation d'un grand devin, et me fit dispenser de tout travail pénible. J'obtins même du roi de faire avertir à Caranganore quelques marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci furent assez généreux pour avancer la petite somme qu'on réclamait pour notre rançon, et pour nous conduire à Goa sans rien exiger pour notre passage.
CHAPITRE XI.
Voyage de l'auteur à Bantam.
Je rentrai donc à Goa aussi pauvre que j'en étais parti. Pour tâcher de relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands, qui me chargèrent d'aller vendre une cargaison à Achem pour leur rapporter du poivre. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans une petite île nommée Talinkan, pour réparer quelques avaries que nous avions éprouvées; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous entrâmes chez le souverain de cette petite île, nous fûmes très étonnés de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous crûmes d'abord que c'était une insulte préméditée; mais notre interprète nous expliqua que c'était au contraire la plus grande marque de politesse qu'ils pussent nous donner; par là ils se déclaraient nos esclaves et se montraient prêts à recevoir une fustigation. Nous nous empressâmes de leur rendre leurs civilités, et après nous être ainsi regardés sans nous voir pendant quelque temps, nous traitâmes de l'achat des vivres dont nous avions besoin; après quoi nous prîmes congé d'eux en répétant la même cérémonie.
Nous étions depuis peu de jours à Achem quand une flotte hollandaise parut devant cette ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation qui avait été saisi l'année précédente. Le roi demanda notre secours, que nous lui accordâmes d'autant plus volontiers que les Hollandais commençaient à nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur côté, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'île avec les Européens se concentrait à Achem. Le siége de cette ville dura deux mois, et l'on combattit des deux côtés avec un égal acharnement. Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de ses troupes et qu'il ne pouvait résister plus long-temps, ordonna de mettre dans les canons tout ce qu'il possédait d'or et d'argent et de bijoux, et fit faire une dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma ensuite dans son palais, auquel il mit le feu après avoir poignardé ses femmes et ses enfants. Toute la population fut massacrée; les indigènes ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas avalé des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette manière des richesses considérables. Quant au petit nombre de Portugais qui avaient survécu, les Hollandais consentirent à les recevoir à quartier, mais à condition de les déposer dans les ports de l'Inde qui leur conviendraient.
Les Hollandais, après m'avoir long-temps promené sans me permettre de sortir du vaisseau, me débarquèrent à Balassore; le capitaine eut même la charité de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès, où j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère était telle que je fus forcé de me louer à un riche Banian qui avait fondé une espèce d'hôpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians croient à la transmigration des âmes, et se font un point de religion non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les animaux comme leurs frères. Ce Banian me donnait donc une roupie par jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel métier pour un gentilhomme! c'était un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis.
Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. J'avais raccommodé tant bien que mal un vieux mousquet de fabrique européenne, et, comme personne dans la ville n'était en état d'en faire autant, j'abandonnai mon état de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner à Delhi. J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des états européens.
CHAPITRE XII.
Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.
Achar-Khan, qui régnait alors à Delhi, avait conquis presque toute l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait donner une idée de la magnificence de sa cour. Son trône était d'or massif et couvert de pierres précieuses; le dais qui le couvrait était supporté par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une vigne d'or émaillée, dont les feuilles étaient formées par des émeraudes et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de cent éléphants, couverts de housses de soie cramoisie brodée d'or, et de deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses étaient d'argent doré. On prétend que son armée s'élève à plus de deux cent mille hommes.
Les Mogols sont mahométans, mais les habitants des pays qu'ils ont conquis sont presque tous païens; ils les traitent avec la plus grande dureté, et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. Pendant que j'étais à Benarès, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva couvert de contusions. Il fit proclamer aussitôt que son médecin lui avait ordonné des cataplasmes de pièces d'or, et exigea pour cet usage mille sequins par jour, que la ville fut obligée de lui compter. Quand les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour avoir usé leurs dents à les mâcher.