Ce peuple est généralement très propre, et ne comprend pas la saleté sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne. Deux pères capucins étaient venus de Goa avec un passeport du Grand Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrétienne. Quand il les vit, il fut furieux qu'ils osassent se présenter devant lui dans l'état de saleté qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous l'habit de Saint-François. Il voulait d'abord les faire mettre à mort; mais, comme ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on les fît tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opération fut terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas mettre la peste dans la ville en retombant dans leur première faute. Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai de cette occasion pour retourner à Goa.
Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un combat que notre petite caravane eut à soutenir contre des singes dans une forêt de cocotiers. Un de nous ayant tiré sur eux imprudemment et en ayant blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grêle de noix, qui sont de la grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions gagné la rase campagne. J'ai assisté à bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis rarement trouvé à une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'eûmes pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement blessés à la tête.
Je ferai ici mention de la manière assez singulière dont les habitants prennent les singes. Ils placent du maïs, dont ces animaux sont très friands, dans des bouteilles de grès, dont le goulot est calculé de manière à ce que les singes puissent y passer la main quand elle est ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est fermée. Le singe ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poignée de maïs, mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans vouloir lâcher leur proie. On en prend de cette manière de grandes quantités. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les habitants les assomment pour les manger.
CHAPITRE XIII.
Voyage de l'auteur à Bagdad.
Découragé de voir la mauvaise fortune me poursuivre, je n'aspirais qu'à retourner en Espagne. Puisque je devais finir mes jours dans la misère, je voulais au moins que ce fût dans ma ville natale, où ma noblesse était connue et où j'espérais retrouver ma maison paternelle. Je m'embarquai à bord d'un navire indien qui allait à Mascate, dans le golfe Persique. Nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Les passagers hindous et mahométans se persuadèrent qu'elle était excitée par la présence d'un chrétien; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que le Necoda ou capitaine les empêcha de me jeter à la mer. Nous perdîmes nos mâts et notre gouvernail, et nous eûmes beaucoup de peine à entrer dans le port de Mascate, d'où je me rendis à la célèbre ville d'Ormuz, entrepôt de tout le commerce entre l'Inde et la Perse. Une particularité de cette île, c'est qu'on y prend les crabes de mer sur les arbres: le bord de la mer est couvert de mangliers, dont les branches trempent dans l'eau comme celles des saules; quand la marée est basse, on n'a qu'à secouer l'arbre pour en faire tomber des crabes en quantité.
A Ormuz, je me joignis à une caravane qui allait à Shiraz, où le roi de Perse tenait alors sa cour. Il me fit venir et me fit mille questions sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant tous les souverains du monde comme ses vassaux, après son repas il faisait proclamer à son de trompe qu'ils pouvaient se mettre à table, parce qu'il avait dîné. Ce prince s'avisa de me demander si, sur ma route, je n'avais pas entendu les oiseaux même proclamer sa gloire et ses conquêtes. Je crus voir un piége dans cette question, et je me tirai d'affaire en lui répondant que j'avais en effet entendu les oiseaux, mais que, comme j'ignorais leur langue, je ne pouvais lui répéter ce qu'ils disaient.
Je partis pour Bassorah avec une autre caravane. Il faut traverser un pays infesté par un peuple sauvage, appelé les Turcomans, qui passent pour les descendants des amours du démon avec une cavale blanche: aussi sont-ils toujours à cheval. Ils ne vivent guère que de pillage, et rançonnent toutes les caravanes; ils savent, par leur art magique, produire une obscurité qui les écarte de leur route, ou faire entendre le bruit des armes et des instruments guerriers. Ils inspirent un tel effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de personnes se laisse piller par une trentaine de Turcomans. Le chef de la nôtre leur joua pourtant un assez bon tour. Il était convenu d'une certaine somme pour être escorté par eux; quand nous fûmes arrivés il la leur compta en fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptèrent avec plaisir, car ils sont très ignorants. Quand ils se seront aperçus de cette supercherie, ils n'auront probablement pas fait des vœux pour l'heureuse continuation de notre voyage.
La ville de Bassorah, située à l'embouchure de l'Euphrate, un des quatre fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, contient plus de cent mille habitants. Les environs, à une grande distance, sont couverts de jardins ornés de fontaines jaillissantes. Je fus obligé d'y rester assez long-temps pour attendre le départ de la grande caravane de Bagdad, car l'Euphrate est tellement infesté de pirates qu'il n'est pas possible d'y naviguer. Pour mon malheur, je fus saisi d'une fièvre si violente au moment où la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible de la suivre. Dès que je fus un peu mieux, je partis pour la joindre avec quelques cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions pas bien la route, et nous manquâmes plusieurs puits, de sorte que nous fûmes sur le point de mourir de soif. Nous aurions succombé sans la rencontre d'une troupe d'Arabes errants, qui nous donnèrent une outre remplie d'eau saumâtre en échange d'un peu de poudre. Ces Arabes sont naturellement hospitaliers quand la tentation de dépouiller les étrangers n'est pas trop forte, et comme nous n'avions aucune marchandise avec nous, ce fut leur bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand on leur reproche leurs pillages, ils répondent que Dieu a donné la terre aux uns, la mer aux autres, et que, puisqu'il ne leur a donné que le sable du désert, il faut bien qu'ils en vivent.
CHAPITRE XIV.
Retour de l'auteur en Europe.
Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore une ville importante et considérable, habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y arrivai complétement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.