Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une ambassade à Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le voir à Ulatlan, sa capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il hésita quand il vit la situation et la force de cette ville. Située au sommet d'un rocher escarpé, on n'y pénétrait que par deux portes auxquelles conduisaient des escaliers très rapides. Les rues en étaient fort étroites et les maisons très élevées. Alvarado remarqua aussi que l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que les Indiens méditent quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner le signal de mettre le feu à la ville et de massacrer les habitants.
Après avoir ainsi détruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litière couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit distribuer des vivres en abondance, tant il était joyeux de notre victoire sur les Quiches, car une haine mortelle régnait entre les deux nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donné en repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant, par une rare prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, le fit mettre à mort. Après nous avoir partagé son trésor, il y fonda une ville espagnole sous l'invocation du glorieux apôtre saint Jacques; je fus un de ceux qui s'y établirent les premiers, et je reçus pour ma part 800 castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester. Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne me permettait pas de tenir en place.
[4] On nomme ainsi les villages qui étaient distribués aux conquérants, et dont les habitants étaient obligés de leur payer tribut.
CHAPITRE X.
Séjour de l'auteur à Guatemala.
Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom de tous ceux qui voulaient s'établir à Guatemala, et leur distribua des places pour y construire des maisons. On procéda ensuite aux élections municipales, et je fus nommé un des deux alcaldes de la nouvelle ville. Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de repos pour leur enseigner la doctrine chrétienne. Elles m'avaient donné quelques enfants, et tout alla bien tant que durèrent mes huit cents castillans.
Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé par les réformes que voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nommé évêque de Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait enlever les Indiens à ceux qui les avaient gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre chose on commença à faire des procès aux conquérants. Si un Indien avait été frappé d'un coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il succombait en portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commençait contre le propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'était plus tenable.
Ces coquins d'Indiens avaient découvert que c'était l'or et l'argent qui nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la même époque, le bruit se répandit que Pizarro venait de découvrir dans le sud un pays très riche. Alvarado réunissait des troupes pour prendre part à cette conquête. Je vendis tout ce que je possédais à un camarade qui avait ramassé une quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils, et je me joignis à cette vaillante troupe.
Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon départ du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivèrent. Ce cacique, nommé Ahbop, était un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en serpent pour parcourir les forêts et découvrir des trésors. Mais, avec la malignité de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, et a fini par pousser la méchanceté jusqu'à mourir sous les coups plutôt que de me les révéler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour tâcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta cette histoire.
Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui était prêtresse de leurs dieux, et par conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le roi des Quiches, qui était aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa capitale, où il la plaça au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala, outré de cet affront, leva une grande armée pour marcher contre lui; mais il ne put le vaincre, et c'était de là que datait l'inimitié entre les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des œuvres du démon. Car ce fut cette querelle qui prépara la voie à nos conquêtes. On peut même dire qu'elle les annonça, car l'aigle est le symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut être regardé comme celui du Mexique.
[5] Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les Mexicains faisaient leurs plus beaux ornements.