Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva à un soldat nommé Roldan. Celui-ci avait trouvé dans le pillage d'un temple une grande plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forcé de partir pour une autre expédition, et ne voulant pas la confier à sa femme, qu'il connaissait pour très dépensière, il imagina de la noircir et de la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de métal sans valeur. Quelque temps après, l'évêque, voulant faire fondre des cloches pour la nouvelle église, envoya de maison en maison, pour demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperçut cette plaque, et la jeta dans le panier du quêteur; elle fut comprise dans la fonte, qui réussit parfaitement bien. C'est même à ce mélange considérable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.

Quand le soldat fut revenu de son expédition, et qu'il ne trouva plus sa plaque, jugez de sa colère. Sa femme sait probablement mieux que moi les preuves qu'il en donna. Il voulut réclamer, mais il aurait fallu refondre toute la cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur, lui déclara que ce qui avait été donné à Dieu ne pouvait être repris. Peut-être en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait: Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons qui ne courussent après lui dans les rues en répétant ces paroles. Il en conçut un tel dépit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de refaire la fortune qu'il avait perdue.

CHAPITRE XI.
Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.

Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays qu'il pourrait découvrir au Pérou, et qui ne faisaient pas déjà partie du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se composait de 500 hommes, dont près de la moitié avaient des chevaux. Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y prendre des renforts. Après avoir débarqué à Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito à travers un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, où nous nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi nous en étions réduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans les forêts.

A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus montagneux. Nous marchâmes même pendant plusieurs heures sur de la cendre chaude, provenant de l'éruption d'un volcan voisin, dont pendant la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de l'enfer. Nous arrivâmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par troupes à la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos chevaux ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Nous savions bien que nous pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que nous arriverions dans un pays habité, mais la perte des chevaux était irréparable. La descente fut encore plus pénible que la montée. Nous étions obligés de nous laisser glisser sur la neige, et malheur à celui qui déviait de la bonne route: il allait se perdre dans des précipices sans fond.

Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de la Cordillière, notre général passa sa troupe en revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols et presque tous les chevaux avaient péri. Après nous être reposés pendant quelque temps, nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, à quelques lieues de là, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui nous apprirent que nous approchions d'un endroit occupé par les Espagnols. En effet, nous rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on réussit à leur couper le chemin; ils furent pris et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de conquérir le royaume de Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle conquête pour marcher au devant de lui. L'armée d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à trois ou quatre lieues de là.

Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empêcher une solution sanglante, si de bons religieux de saint François, qui se trouvaient dans les deux armées, ne fussent intervenus. La troupe d'Almagro était moins nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250 hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang le fruit de leur conquête, tandis que les nôtres étaient tout disposés à s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous fît de bons avantages. Alvarado n'était pas non plus sans inquiétude sur la manière dont il serait jugé en Espagne s'il enlevait à ses compatriotes une province déjà soumise, et qui peut-être serait perdue par sa faute.

Grâce à l'intervention des bons Pères, les deux chefs conclurent un traité, par lequel Alvarado vendit à Almagro sa flotte, son armée et ses provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000 castillans d'or, en s'engageant par serment à repartir pour son gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre les pieds au Pérou. Il fut stipulé également que chacun de ses soldats recevrait une certaine somme et serait traité comme les soldats d'Almagro, pour le partage du butin que l'on ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord fut reçue avec acclamation par les deux armées, qui se mêlèrent et se régalèrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espèce de petits chameaux qu'on nomme dans le pays lamas; tout cela était en si grande quantité, qu'on eût eu facilement, pour un cheval, cent lamas ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver partout leur nourriture et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres, lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, après les avoir baptisées, ce à quoi les religieux de Saint-François se montraient fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: car une fois livrées à elles-mêmes, elles devaient retomber dans leur idolâtrie; tandis que, si on les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, elles eussent été tout droit dans le séjour des anges. J'en fis la proposition à Almagro; mais, par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas y consentir.

CHAPITRE XII.
Diverses expéditions au Pérou.

La première expédition à laquelle je pris part fut celle que Sebastien de Benalcazar fut chargé de diriger contre le cacique Ruminahui, qui, après la mort d'Atahualpa, s'était fait proclamer roi dans la province de Quito. Ce barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer les femmes et les enfants, et nous attaqua ensuite comme un furieux, à la tête de sa troupe. Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui, blessé, tomba entre nos mains avec plusieurs des principaux chefs. On avait surtout recommandé de le prendre vivant, parce que lui seul connaissait l'endroit où avaient été cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la malice ordinaire aux Indiens, il aima mieux se laisser brûler à petit feu que de rien avouer.