Ne voulant pas prendre part à une expédition que Benalcazar voulait conduire vers le nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait de fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle aujourd'hui Lima. Il venait d'y faire proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, au grand contentement des Indiens, qu'il espérait par là gouverner plus facilement; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce fantôme de roi entretenait chez eux le désir de se rendre indépendants, ce qui obligea Pizarro à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors entre les mains des Espagnols; aussi l'employaient-ils aux usages les plus vils. Ils allaient jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer les chevaux. L'un d'eux, qui avait eu pour sa part le soleil en or qui décorait le grand temple de Cuzco, le joua et le perdit en une seule nuit; aussi disait-on de lui: Il a trouvé moyen de perdre le soleil avant qu'il fût levé. Je ne puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre résidence de Jaen, où j'ai bien de la peine à vivre, je pense à tous les trésors que j'ai dissipés. Il me suffirait d'en avoir la centième partie pour adoucir le peu de jours qui me restent à vivre, et léguer à ma paroisse une somme suffisante pour tirer mon âme du purgatoire. Mais je place toute ma confiance dans l'intercession de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte patronne. La reine des anges me tiendra compte, je l'espère, du sang que j'ai versé pour la propagation de notre sainte foi catholique.
La bonne harmonie avait malheureusement cessé d'exister entre Almagro et Pizarro. Ils ne pouvaient s'accorder sur les limites de leurs gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque de Terre-Ferme, qui avait été envoyé par l'empereur pour régler leur différend, était évidemment partial pour ce dernier. Gagné par le don d'une somme considérable que lui fit Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre une expédition contre le Chili, province située vers le sud. On disait qu'elle abondait d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement pour moi, je souffrais encore d'une blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel je m'étais attaché, car le résultat de cette expédition fut désastreux.
Almagro emmenait avec lui le grand prêtre du soleil, et quelques uns des ingas dont on se défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce n'était qu'une feinte. A quelque distance de Cuzco, ils trouvèrent moyen de s'échapper, et furent rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers prétextes, avaient quitté successivement la ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, en proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait fait la faute de reconnaître, et celle plus grande encore de laisser sortir de Cuzco pour aller célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous les Espagnols qui étaient dispersés dans les villages furent massacrés par les Indiens. Souvent même ils leur faisaient souffrir les plus horribles tourments. Ils aimaient surtout à leur couler de l'or fondu dans la bouche, et leur criaient par dérision: Voilà ce métal que vous aimez tant; maintenant vous pouvez vous en rassasier.
CHAPITRE XIII.
Siége de Cuzco par les Indiens.
Hernando Pizarro, qui commandait alors à Cuzco, avait toujours montré beaucoup de faiblesse pour les Indiens, et s'était toujours opposé aux mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre contre eux. Il vit alors que ce n'est que par la sévérité que l'on peut venir à bout de cette maudite race; mais il était trop tard, et nous eûmes beaucoup à souffrir de son excès d'indulgence.
Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection, Hernando fit une sortie dans la direction de Yucai, espérant se rendre maître de la personne de l'inga. Mais il le trouva à la tête de deux cent mille Indiens, et fut forcé de rentrer dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous attaquer corps à corps, profitèrent de ce que les maisons étaient couvertes en paille pour y mettre le feu au moyen de flèches autour desquelles ils avaient entortillé du coton enflammé. Toute la ville fut ainsi successivement incendiée, et nous fûmes obligés de camper au milieu de la grande place du marché, le seul endroit qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous lançaient également, au moyen de machines, les têtes de ceux de nos compatriotes qui étaient tombés sous leurs coups. Notre position était terrible, car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, dans sa folle confiance, avait laissée presque sans garnison, était tombée, dès la première attaque, entre les mains des Indiens.
Dans cette situation, on convoqua un conseil de guerre. Les uns étaient d'avis de s'ouvrir un passage les armes à la main, et de tâcher de regagner la côte; les autres représentaient que, si l'on abandonnait Cuzco, il ne fallait pas songer à embarrasser la marche par tous les trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient ainsi en un seul jour le prix de leurs travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville encouragerait tellement les Indiens, que bientôt les chrétiens, forcés de se rembarquer, iraient traîner dans leur patrie le reste de leurs jours dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs, il était probable que l'armée de l'inga ne resterait pas long-temps réunie, et que le gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il apprendrait notre position, nous amènerait du secours. Ce dernier parti prévalut, et il fut décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse, d'où les Indiens nous incommodaient considérablement.
Cette forteresse, construite de gros quartiers de rochers, n'était abordable que par un seul côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin de surprendre les Indiens, car ils ne combattaient jamais après le coucher du soleil, qu'ils regardaient comme leur dieu, et n'avaient pas même l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils montrèrent la plus grande valeur et nous tuèrent bien du monde. Juan Pizarro, qui nous commandait, fut blessé à la tête d'un coup de pierre, dont il mourut quinze jours après. J'eus aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite de l'inga chargé de la défense de cette forteresse. D'une taille gigantesque, il combattit long-temps avec une massue garnie de pointes de cuivre. Ses coups redoutables renversaient tous les assaillants. Jamais il ne fut possible de pénétrer dans les retranchements par le côté qu'il défendait. Voyant les Espagnols maîtres de la place, il lança au loin sa massue, et, se croisant les bras, il se jeta du haut des remparts dans un précipice, sans vouloir accepter la vie que ses ennemis lui offraient. Exemple d'autant plus remarquable, que cette nation est ordinairement faible et timide.
Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux apôtre saint Jacques monté sur un cheval blanc et combattant à la tête des Espagnols, mais tant de bonheur n'était pas réservé à un pauvre pécheur comme moi. Je n'ai rien aperçu, mais il est vrai que j'avais assez à faire de me défendre avec mon bouclier contre les pierres qui pleuvaient sur moi de tous les côtés. Cette faveur du ciel était réservée à d'autres, plus heureux et sans doute plus purs que moi.
Depuis la prise de la forteresse, nos affaires allaient toujours en s'améliorant. L'inga, craignant une famine, avait été obligé de renvoyer une grande partie de ses soldats pour cultiver les terres. Il ne nous attaquait plus, et se contentait de nous bloquer. Nous respirions donc un peu, et nous nous occupions à soigner nos blessures. Tout d'un coup nous apprîmes qu'on avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols à peu de distance de Cuzco.