Quels motifs ont amené du nord, dès la plus haute antiquité, ces essaims de barbares, fléaux des climats tempérés? Est-ce l'appas de l'argent ou le désir d'établir des rapports de commerce? Non. Ces motifs ne peuvent exister que dans une colonie florissante qui cherche à s'agrandir: mais ils ne sont pas le premier sentiment qu'elle éprouve dans sa naissance. Elle ne veut d'abord que se fixer, posséder quelques arpens de terre pour les cultiver, un bras de mer ou de rivière pour s'occuper à la pêche, des bois pour la chasse et pour construire des cabanes. Or qui n'apperçoit que Toulon présente éminemment toutes ces ressources? La mer leur offrait du poisson aussi abondant que délicat, nos montagnes du gibier, la terre une fertilité qu'une douce température et des eaux abondantes favorisaient à l'envi. Le terroir, dit M. P., est trop circonscrit. Oui, il n'est pas assez vaste pour nourrir la population actuelle de cette ville, 1.° parce qu'on ne tire pas le parti le plus favorable de chaque qualité de terrain. 2.° Parce qu'on en laisse une partie sans culture ou qu'on le sacrifie à l'agrément. 3.° Parce que nous avons perdu la ressource d'entretenir de nombreux troupeaux dans les pâturages que nous offraient les montagnes des environs de Toulon. Mais il est fort-vaste, ce terroir, pour une peuplade qui s'établit. La plaine qui se prolonge de S.t-Roch au Fort-Rouge, aux Routes, à Mont-Serra, à la vallée Bertrand, au Temple, à Entrevigne, est déjà plus grande, à elle seule, que l'étendue de plusieurs pays réunis qui comptent quelques mille habitans. Celle qui conduit à Solliès, que les Romains appelèrent Vallis læta (vallée riante), aujourd'hui Valette ne suffirait-elle pas pour nourrir, à elle seule, une nombreuse colonie? L'objection reste donc toujours dans toute sa force et l'on se persuadera difficilement que les obstacles précités aient pu éloigner une peuplade qui dans des siècles fort reculés aurait voulu s'établir sur la plage de Toulon.

Recher. sur l'orig. de Toulon.

«Ce fait (une plage infecte, resserrée entre la mer et de hautes montagnes) nous porte à chercher ailleurs la place où se fixèrent les premiers habitans de Telo Martius, on a cru le retrouver, tantôt au fond de l'anse S.t-Georges, tantôt entre le Mourillon et la Grosse Tour; mais ces conjectures me paraissent dénuées de vraisemblance. Tout me fait croire que cet établissement eut lieu au fond de la petite rade.... C'est en cet endroit qu'on a découvert des restes de maçonnerie antique.»

Je pense, comme M. P., qu'on a pas encore, déterminé d'une manière satisfaisante la place de Telo Martius. Si toutefois il a jamais, existé une ville de ce nom, je crois qu'il faudrait la placer entre Olbia et Quarqueirane, et non au fond du golfe de la Seyne, quoiqu'il y ait des restes de maçonnerie antique.

Je découvris en effet en 1825 à quelques cents pas en sortant de la Seyne pour venir à Toulon, des traces d'antiquité qui s'offrirent par hazard à ma vue. Le premier objet qui frappa mon étonnement fut une fosse destinée à recevoir de la litière, dont le fond était pavé en mosaïque. Sur ses bords on voyait un assez grand nombre de cubes qui en avaient été détachés par des instrumens d'agriculture. En parcourant la prairie où est cette fosse dans une surface d'environ 5,000 toises, j'aperçus une grande quantité de pareils cubes qui ont fait (je le pense) appeler ce quartier leis Peirouns, en français les petites pierres.

Recher. sur l'Origine de Toulon.

Curieux d'avoir des détails plus circonstanciés sur un objet aussi intéressant, je m'adressai à M. Garaudy, qui depuis plus de trente ans tient en ferme le jardin de M. Marquisan, adjacent au Sud à la prairie dont je viens de parler, pour m'enquérir s'il n'avait jamais rien découvert qui eût frappé son attention. Il me répondit que, les premières années de sa ferme, ayant voulu défoncer profondément les terres pour les rendre plus fertiles, ses plantations dépérirent chaque jour; mais qu'il reconnut alors qu'il n'employait pas le moyen favorable, parce qu'à 14 ou 16 pouces il rencontrait des décombres qui détruisaient les jeunes plantes. Ce jardin qui est d'environ 6,000 toises offre presque partout la même difficulté. Je parcourus çà et là son enceinte et je remarquai en effet plusieurs pans de murs antiques de différentes dimensions que les ruisseaux d'arrosage mettent à découvert. Les briques antiques y sont en si grande abondance qu'une partie des murs de cloture en sont formés. Je découvris aussi des briques qui par leur forme et par la matière semblaient avoir servi à la décoration de quelque édifice élégant. La prairie dont j'ai parlé plus haut offre des détails non moins curieux sur toute son étendue. On y rencontre aussi à la profondeur de 15 à 18 pouces des obstacles qui ne permettent pas d'y planter des arbres. Je ne doute pas que des recherches faites avec soin ne devinssent fort intéressantes et ne jetassent un grand jour sur notre géographie littorale. Jusques à ce jour, je puis en conclure seulement que c'est la place de quelque ville importante; mais ces ruines appartiennent-elles à quelque cité dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous, ou à quelqu'autre dont le nom nous est connu, et sur l'emplacement de laquelle nous nous serions trompés? Voilà tout autant de nouveaux problèmes à résoudre. Je ne pense pas que, «les habitans en se multipliant se soient rapprochés de l'emplacement actuel de Toulon.» Cette assertion me paraît gratuite et n'offre point de probabilité, puisque dans toute l'étendue de la côte qui est d'environ cinq milles on n'apperçoit pas la moindre trace de bâtisse, ce qu'on ne manquerait pas de reconnaître, si ce rapprochement avait été successif, comme M. P. semble le faire entendre. On ne peut aussi guère supposer qu'il ait été simultané et «que ce ne soit que dans le moyen âge ... que de nouveaux habitans instruits par les malheurs de ceux qui les avaient précédés, aient choisi la place où est aujourd'hui Toulon.» Cette ville rappelle des souvenirs trop anciens pour soutenir avec succès une pareille thèse. Les lieux que nous avons nommés plus haut et tant d'autres preuves que nous avons citées, ne nous convainquent-ils pas qu'elle ne peut être du moyen âge? Ne voit-on pas encore la chapelle où furent déposés les restes de S.t-Cyprien aussitôt après son martyre, ainsi que ceux de Mandrié et Flavien. Qui comme moi n'a pas été témoin de la quantité de briques antiques qu'on a découverte en réparant les glacis de la porte d'Italie vers le cimetière jadis appelé des Romains? D'ailleurs si une pareille émigration était arrivée à une époque aussi rapprochée de notre âge, elle nous serait très-certainement bien connue par les archives, et le lieu primitif aurait conservé quelque nom analogue à Telo-Martius ou à Tauroentum. Les archives n'auraient pas manqué de nous conserver le souvenir d'un pareil changement, puisqu'elles nous ont transmis des événemens bien moins mémorables. Elles n'auraient pu l'ensevelir dans l'oubli, surtout dans le moyen âge. Or nous ne trouvons rien ni dans les archives, ni dans les environs de la Seyne, qui puisse garantir l'opinion de M. P.: ce n'est donc qu'une simple conjecture dépourvue de preuves.

Recherc. sur l'Origine de Toulon.

S.t Grég. édit. Bened. Epi. 58.

Arch. liv. rouge.