Venant ensuite à l'étymologie de Telo Martius, que M. P. développe avec beaucoup d'érudition, «il me paraît naturel, dit-il, de croire qu'au commencement du 2.e siècle, l'Intendant de la teinturerie établie à Narbonne fut instruit par le rapport des navigateurs ou de ses agens que dans un lieu de la province romaine on pêchait le mollusque qui produit le pourpre, qu'on y recueillait le kermès et qu'à ces avantages se joignaient des eaux abondantes et d'une excellente qualité. Ce lieu fut en conséquence choisi pour recevoir un nouvel établissement.» En conséquence Narbone aurait envoyé une colonie à Telo qui aurait pris le surnom de Martius pour désigner que c'était à Narbo Martius qu'elle devait son origine, et elle aurait reçu le nom de Telo qui était une divinité qui présidait aux sources, pour se rendre cette divinité favorable. Cette étymologie est ingénieuse, je l'avoue avec plaisir; mais elle me présente plusieurs difficultés. D'abord on ne conçoit pas comment le dieu Telo, voyant que son culte était négligé, a pu faire disparaître l'abondante et l'excellente qualité des eaux dans le lieu, que M. P. croit être le berceau de Toulon; car personne n'ignore que la Seyne n'a aujourd'hui que de la mauvaise eau, et en petite quantité. Cette étymologie confond aussi le Telo Martius d'Antonin avec Telonum ou Tolonum, identité qui n'est rien moins qu'admissible, malgré le préjugé presque généralement répandu aujourd'hui. Voici mes raisons. 1.° Aucun auteur n'emploie le mot de Telo-Martius, si on excepte Antonin, encore est-ce dans un des passages, les moins intelligibles de son itinéraire et un de ceux qui ont éprouvé les plus grandes altérations, comme on peut s'en convaincre en lisant Papon et tous les commentaires auxquels il a donné lieu. Je pense que si cette ville avait existé après le troisième siècle, d'autres auteurs qui ont tant parlé de Tollonum Telonnum, n'auraient pas manqué de nous parler de Telo; et dans toutes mes recherches je ne l'ai pas trouvé une seule fois. 2.° Quoiqu'il paraisse y avoir une analogie entre Telo et Tolonum ou Telonum je découvre une très-grande différence entre eux, différence qui ne permet pas de les confondre. Retranchons le surnom Martius dans les différents cas du mot latin Telo, j'obtiens, Telonis, Telonem, Telone et jamais Telonum; mais, par contraire, sur tous les monumens qui ont échappé au temps, Toulon est toujours appelé Tolonum, Tholonum, Tollonum, Telonum, mais jamais Telo, ni Tolo, ni Tholo. De tous les M. SS. dont l'authenticité soit généralement reconnue, le plus ancien qui fasse mention de Toulon est une épitre que S.t-Grégoire adressa à Mennas, évêque de cette ville en 601. Dans la note (a) de la même épitre il est dit: at integram épigraphem exhibent omnes ferè codices M. SS., in quibus Mennas civitatis Telonœ vel Telonnœ legitur.... Soit dit en passant que le nom de Toulon écrit par deux n fortifie admirablement le récit que nous avons fait de Telennus ou Tolennus qui donna son nom à cette ville. Parmi les écrits authentiques, le plus ancien qui se soit conservé dans les archives de la communauté, et dont on possède toute la teneur, est un règlement de Guillaume II, daté du 8 octobre 1029, lequel porte: civitatis Tholoni, il aurait mis Tholonis ou Tolonœ si Tolo ou Telo était la racine de ce nom. Qu'on parcoure mes différentes citations, l'épitaphe de Gaufridi etc., c'est toujours Tolonum que l'on y voit. Dans les anciennes armes de la ville on trouve en légende: Tolonum fidum semper erit regique deoque. Or le nom de cette cité où se serait-il mieux conservé que dans les papiers et sur le sceau de la commune? Il paraît donc certain que Toulon n'a jamais été Telo Martius.

Quelque opinion que l'on embrasse, Telo a dû être antérieur au second siècle. Etant relais de poste, il est au moins aussi ancien que l'établissement même de la poste: car comme elle se faisait de Nice à Marseille, partie sur terre et partie sur mer, elle exigeait à chaque station des ressources pour le radoub des bateaux fracassés et des rafraîchissemens pour les passagers. En supposant donc que ce Telo ait existé, je pense qu'il occupait quelque point de la côte entre Fréjus et Toulon, parce qu'on voit évidemment dans l'itinéraire d'Antonin que les stations de ce côté sont fort éloignées, puisque du côté de Fréjus, d'Alconis à Pomponianis il y a XXX milles, tandis que de Toulon à Marseille elles excèdent peu XII M. P., et que bien souvent, elles sont inférieures à ce nombre.

Il y a donc ou omission de quelques villes dans cet itinéraire ou quelque changement considérable dans la place qu'elles y occupaient. Les rapports de Marseille avec l'Italie ayant cessé pendant la domination des Visigoths, Telo M. est tombé dans l'oubli. Un jour peut-être sera-t-il exhumé, comme l'ont été Tauroentum et autres villes.

Toulon, étant une des neuf villes d'Occident où se fesaient les teintures impériales, pourquoi en attribuer la fondation à Narbonne? Marseille, dont le commerce était aussi étendu que varié, et qui par sa proximité ne pouvait méconnaître les productions de Toulon, n'en n'aurait-elle pas saisi avec empressement les avantages, avant que Narbonne pût les connaître, pour en former une riche branche d'industrie dans ses relations avec Rome ou avec Tyr.

Pline. liv 3. c. 4.

Plin. éd. in-4.° not. 43.

Quels furent donc les premiers habitans de Toulon? Mes recherches m'ont fait croire que cette ville cachait son berceau dans la nuit des temps: car dès le V.e siècle, je vois qu'elle possède une teinturerie impériale, un siège épiscopal; or qu'elle se soit garantie de sa destruction à une époque où tant d'autres villes ne purent se relever des désastres que leur avaient causés les barbares, qu'elle ait même toujours gardé un rang distingué parmi les villes de la Provence en conservant constamment le siége de son évêque; il est évident que Toulon devait avoir dès-lors de très-grandes ressources pour n'être pas anéanti; car il est indubitable que les Vandales, les Visigoths, les Ostrogoths, les Saxons, les Lombards et autres peuples descendus du Nord, infestèrent très-long temps les provinces méridionales de la Gaule, la côte surtout. Une ville peu importante n'aurait pu se soutenir dans des temps aussi orageux que l'ont été ces siècles. D'ailleurs les historiens grecs et latins, infiniment jaloux de la gloire de leur patrie, n'auraient pas manqué de nous faire connaître la fondation d'une ville dans un site aussi avantageux et aussi favorable que celui de Toulon. Cependant ils ne nous en parlent pas[3]. Bien plus, Pline semble nous indiquer que cette ville fut antérieure aux villes grecques et latines. Cet auteur, après avoir parlé des diverses nations qui ont habité la Gaule Bracchata[4], passe à la description de la côte dont il désigne les points principaux. «Sur la côte maritime, nous dit-il, sont: Marseille notre confédérée, colonie des Grecs Phocéens, le promontoire de Zao, port Cithariste, contrée des Camatulliens ... Antibes des Marseillais, Fréjus de la 8.e légion, etc.». On s'aperçoit, par le contexte, que Pline ne veut parler que des ports les plus remarquables de la côte et qu'il ne veut pas mentionner beaucoup de lieux moins importans, tels que Heraclia, Alconis, Æmines, Carcinis, etc. Il ne fait donc que tracer à grands traits les positions les plus apparentes de la côte. De Marseille, dont nous connaissons la gloire et la splendeur, Pline passe au promontoire Zao, contrée jadis occupée par les Camatulliens ou Camatallans. Cette contrée n'a donc point reçu ses habitans, ni de la Grèce, ni de l'Italie, ainsi qu'il le dit de Marseille, de Fréjus et de plusieurs autres villes. Pline parle de ces Camatallans comme d'un peuple fort ancien. Pour bien déterminer où est cette contrée, il est essentiel de fixer d'abord le lieu où se trouve le cap Zao, et comme ce cap est adjacent au port Cithariste, sa connaissance nous conduira aussi à celle de ce port, objet de tant de problèmes. Puisque tous les M. SS. et toutes les éditions de Pline ne mettent qu'une virgule entre le mot Zao et le mot Portus, quoiqu'ils offrent beaucoup de variantes de ce passage, on ne peut les séparer. Le M. S. de Chiffletus porte: Promontorium Zao, Citharista portus regio Camatullicorum. Le cap Zao, port Cithariste contrée des Camatulliens. On lit dans l'édition de Genève 1625, etc., celle de Bâle 1539, etc., promontorium Citharista, portus etc., le promontoire Cithariste et son port. D'autres M. SS. offrent promontorium Zao, portus, le cap Zao et son port. Il est donc certain que le port Zao et le port Cithariste ou Guitare étaient adjacens, puisque ces deux noms sont donnés indifféremment au port ou au promontoire. Où fixerons-nous donc ce promontoire Zao? Plusieurs raisons me portent à croire que c'est le cap Cicia ou tout au moins le cap Cépet, qui semble en être une dépendance, et que les anciens ont pu désigner sous le seul nom de Citharista. Les voici: 1.° le P. Hardoin et plusieurs autres savans l'ont déjà pensé d'après la forme d'une guitare que présentent le cap et le port. 2.° Dans la belle édition de Pline in-4.°, accompagnée de notes critiques pour l'éclaircissement du texte, etc., on trouve émise la même opinion. 3.° Il y a une certaine analogie entre le mot latin Cicia et Citharista. Aucun autre cap remarquable de toute la côte depuis Toulon jusques à Ramatuelle ne porte un nom qui s'en rapproche mieux. 4.° Le mot Zao signifie en grec, vivre. Or ce nom convient encore au cap Cicia, soit que l'on entende l'asile salutaire que ce promontoire offrait aux vaisseaux menacés du naufrage, (aujourd'hui encore dans une forte tempête nos navires trouvent des abris dans la baie S.t-Elme, le creux S.t-Georges, le Lazaret et autres lieux non moins sûrs quoique moins spacieux; en général tout le promontoire Cicia et la presqu'île adjacente présentent un mouillage assuré tout le long de la côte dont le fond n'est que vase.) Soit que l'on entende que ce cap offrait une grande ressource pour alimenter les lieux circonvoisins par la grande quantité de poissons que l'on y pêchait alors et que l'on y trouve encore, est-il d'autre promontoire à qui le nom de Zao ou Cithariste convienne mieux qu'au cap Cicia?

Quel est donc le port voisin ou adjacent à ce promontoire? Ce ne peut être que la petite rade de Toulon à laquelle son port était réuni avant la construction des moles, ce qui formait un vaste port également sûr, et dans lequel les anciens croyaient découvrir, ainsi que dans le promontoire, la forme de cet instrument: car lorsqu'on les considère d'un lieu élevé, on voit encore dans leur masse l'apparence d'une guitare.

Acte de fond du chap.

Ce qui vient à l'appui de mes preuves, c'est qu'il est dit dans la distribution des prébendes du chapitre de Toulon, que le 3.e bénéficier possédera depuis S.t Mandrié jusqu'au cap Cithariste. Il est évident qu'il s'agit ici du cap Cicia et non de Ceireste, ni de tout autre port.