ESSAI
SUR
l'Origine de Toulon
Journal l'Ami du bien.
Une étude particulière et assez longue des Monumens relatifs à Toulon m'avait fait soupçonner que cette ville pouvait bien avoir une très-haute antiquité, lorsqu'une notice insérée dans le journal intitulé l'Ami du Bien, ayant pour titre: Recherches sur l'Origine de Toulon, vint tout-à-coup attaquer et combattre toutes mes idées. Il n'est assurément personne qui plus que moi, soit le sincère appréciateur des talens et du mérite de M. P. Dans cet opuscule même qui n'est qu'une suite de conjectures, tout y semble si naturel qu'en lisant cet écrit on est néanmoins porté à partager l'opinion de son auteur; aussi, soit par un certain charme attaché à son style, soit par l'opinion favorable que lui concilie à juste titre la variété de ses connaissances, son jugement forme une autorité parmi les gens de lettres; mais comme le résultat de nos recherches était bien différent, j'ai examiné de nouveau la question; j'en ai mûrement pesé les preuves, et je me suis bien convaincu qu'elles ne sont pas sans réplique. Alors l'étimologie de Telo Martius, que M. P. applique à Toulon, si séduisante d'abord, ne m'a plus paru qu'un trait ingénieux qu'on petit rapprocher de l'interprétation spirituelle des trois personnages gravés sur la pierre antique trouvée à Cogolin, où le même auteur a cru voir Ulysse, Pénélope et Eumée.
N'ayant, comme M. P., d'autre but que la connaissance de la vérité, je vais présenter d'abord les principales réflexions qu'a fait naître en moi la lecture de cette notice, tant sous le rapport de l'exactitude des faits qui y sont relatés, que sous celui des conjectures qui me paraissent trop hasardées. Je présenterai ensuite ce que j'ai trouvé de plus probable sur l'origine de cette ville.
Avant d'émettre son opinion sur la fondation de Toulon, M. P. tâche de prouver que l'autorité des auteurs qui en ont parlé comme d'une ville fort ancienne est de peu d'importance. «A la fin du 16.e siècle, nous dit-il, et au commencement du siècle suivant, quelques hommes érudits et laborieux recherchèrent les traces de l'état ancien de la Provence, pour y attacher son histoire moderne: d'autres, entrés dans la même panière avec plus d'imagination que de savoir, composèrent des espèces de romans qui furent accueillis à une époque où la critique historique n'était pas encore née.... Toulon, comme la plupart des autres villes, fut jalouse de chercher ses titres de noblesse dans une antiquité reculée. J'aurai occasion de rappeler les traditions fabuleuses que nos crédules ayeux s'empressèrent d'adopter».
Quels sont les écrivains qui vers la fin du 16.e siècle ou au commencement du siècle suivant, pour donner de l'illustration à la ville de Toulon, ont fabriqué des titres, inventé des romans, résultat de leur imagination plutôt que de leur savoir? Nous n'en connaissons aucun. M. P. voudrait-il par hasard désigner, sous des traits si peu favorables, Papire, Masson, J. Raymond, le P. Isnard et autres historiens contemporains qu'il a cités quelques lignes plus bas. Il y aurait de l'injustice à considérer ces écrivains respectables commes des hommes qui avaient plus d'imagination que de savoir. La rigueur de ce jugement proviendrait-elle de ce que ces auteurs ont avancé que Toulon est le Tauroentum d'Antonin? Cette opinion ne me paraît pas digne de mépris: ils la partagèrent avec Sanson qui montra la géographie à Louis XIV, avec Perrot d'Ablancourt qui fut choisi par Condé pour écrire l'histoire de Louis-le-Grand, etc. Tous ces savants vivaient dans un siècle où les monumens étaient bien plus nombreux que de nos jours; et s'ils ont cru que Tauroentum est le nom primitif de Toulon, ne frappent-ils pas d'une prévention défavorable l'opinion des modernes qui le placeraient ailleurs. Bouche le jeune, excellent juge en cette matière, dit: que J. Raymond de Souliers ou Soleri était très-savant dans l'antiquité Provençale. Le P. E. Isnard s'était acquis un nom par ses talens, et les ressources que son emploi ou l'estime dont il jouissait auprès de ses concitoyens, mettaient à sa disposition, donnent un grand poids à ce qu'il avance. Ces historiens écrivirent dans un siècle moins brillant à la vérité, mais plus érudit que le nôtre: et ils avaient tous un jugement peu commun. Est-il donc bien équitable de traiter de bons des hommes semblables, et de chroniqueurs ceux qui partageraient leur sentiment?
Au reste, aucun des écrivains que je viens de citer n'a été le premier à émettre l'opinion qui place Tauroentum à Toulon: cette croyance leur est antérieure de bien des siècles. Elle est consignée dans la Charte de Désidératus, évêque de Toulon en 573, Charte qui, vraie ou fausse, n'en est pas moins d'une très-haute antiquité et par conséquent antérieure à ces historiens. La même croyance est encore consignée dans un M. S. des archives de l'hôtel-de-ville qui a près de mille ans. Le fait suivant prouvera mon assertion.
Les mémoires de Trévoux étaient publiés; les savans y applaudirent et s'empressèrent d'enrichir ce journal de notices intéressantes. Un magistrat de Toulon fut prié de recueillir ce que cette cité offrait de plus curieux et de moins douteux. En compulsant les archives, il trouva un M. S. en vieux langage provençal dont l'origine remontait, ainsi que ce Magistrat l'assure, au delà de 700 ans. C'est cet écrit qui renferme l'origine de Toulon, ses anciennes révolutions et ses principales réédifications; et cette ville y est constamment appelée Taurentum, jusques à la fin du 4.e siècle. J'ignore si la date de ce M. S. fera sur mes lecteurs l'impression qu'elle a produite sur moi-même. J'ai cru y découvrir l'époque de quelqu'une des restaurations de Toulon qui furent alors si nombreuses.
En effet, pendant que Charles Martel était Maire du palais, les incursions des Sarrasins furent très-multipliées. Toute la Provence fut plusieurs fois saccagée; les maux que les villes de la côte éprouvèrent furent plus grands encore; mais aucune ne fut aussi maltraitée que Toulon, parce qu'il devint comme le point de leur descente; aussi ses malheurs se prolongèrent-ils pendant près de deux siècles et ce ne fut qu'à la fin du 9.e ou au commencement du 10 siècle que cette ville vit sa population s'augmenter et reprendre son premier état. Me ferais-je illusion! Mais cette longue période de révolutions me semble se rapprocher de l'époque où parut le M. S. dont je viens de parler: dans des siècles si fertiles en ruines et en désastres, quelques années de différence ne sauraient former une difficulté réelle sur son origine.