Il me paraît donc naturel de croire que dans quelqu'une des catastrophes du 9.e ou 10 siècle les papiers de Toulon étant devenus, malgré le soin de nos pères, la proie des flammes ou des barbares, on s'empressa aussitôt que le calme fut rétabli, de recueillir les lambeaux épars des archives et de transcrire en forme de notes les événemens mémorables dont la tradition avait conservé le souvenir. Cette preuve me paraît d'autant plus vraisemblable que, comme on ne l'ignore pas, nos ancêtres étaient fort jaloux de transmettre à leurs enfans les traditions du pays, qu'ils tenaient eux-mêmes de leurs pères, leur mémoire étant bien souvent le seul fonds de leur connaissance. Cela posé, il suffit d'être médiocrement versé dans l'histoire pour sentir combien il a dû être difficile à nos pères de fixer au juste les époques chronologiques, puisque nos historiens les plus exacts présentent souvent les mêmes difficultés. De là ont dû nécessairement naître des anachronismes, des erreurs sur les circonstances des événemens et mille accidens de cette nature; mais la substance des faits n'en demeure pas moins digne de notre confiance. L'antique M. S. de nos archives a peut-être éprouvé quelqu'un de ces inconvéniens: la chronologie surtout n'y est point aussi fidèle qu'on pourrait le désirer: ce ne sont là que des accidens inséparables de ces révolutions; mais pourquoi rejetterions-nous absolument les faits qu'il contient? Ils sont en petit nombre, et si mémorables, que la tradition orale seule aurait suffi pour les transmettre à de longues générations. D'ailleurs il n'est aucune autorité qui les infirme, loin de là, si quelque historien ancien parle de certains évènemens qui ont rapport à ce M. S., ce qu'il en dit ne sert qu'à le fortifier et à lui donner un nouveau degré de confiance. Qui n'apperçoit encore à la première lecture de cet écrit que le rédacteur n'a employé ni la liaison, ni les détails, ni le ton, ni le merveilleux dont aurait fait parade un romancier. Ce M. S. au lieu d'être digne d'un souverain mépris, mérite donc quelque respect.
Arch. G. repert.
Inst. Fond. du chapitre.
Je vais plus loin. Toute concession faite aux adversaires, je veux supposer un instant avec eux que l'auteur du M. S. ignorât les faits qu'il raconte: il ne pouvait se méprendre sur le nom de la ville, du lieu où ces événemens s'étaient passés. Supposez encore qu'il le méconnût ce nom. S'il avait voulu surprendre la crédulité de nos ayeux, il se serait servi d'un nom que personne ne pût ignorer. Il lui était facile de rapporter à Telo Martius ce qu'il raconte de Taurentum, d'ajouter même des circonstances qui, en se rapprochant de la vraisemblance, se seraient éloignées de la vérité; mais l'auteur de cet écrit désigne constamment Toulon sous le nom de Taurentum et jamais sous celui de Telo Martius ni de Tolonum. Preuve certaine que les personnes les plus éclairées de cette ville savaient que Toulon avait jadis porté le nom de Taurentum. Arrivé vers la fin du 4.e siècle, il nous avertit qu'un nommé Tolennus ou Telennus s'étant converti à la religion chrétienne fit agrandir la ville, en combla les habitans de bienfaits, et voulut qu'on l'appelât désormais de son nom Tolonum. Les monumens ecclésiastiques nous apprennent le même changement, à la même époque et avec les mêmes circonstances.
Ce ne sont donc point les historiens du XVI.e siècle qui pour enter leur histoire sur celle d'une ancienne colonie de Phocéens, ont imaginé que Toulon est Taurentum.
«Les géographes les plus estimés s'accordent à penser que Toulon est le nom moderne de Telo Martius. Cependant quelques écrivains ont confondu cette ville avec Tauroentum.»
Je suis fâché de ne pas partager à cet égard l'opinion de M. P., je pense au contraire que sa 1.re proposition n'est pas admissible: car les géographes estimables dont il veut parler sont ou parmi les anciens ou parmi les modernes. Dans les deux cas la proposition est insoutenable dans sa généralité.
Parmi les anciens, aucun n'aborde et ne discute cette difficulté, il n'en est même aucun qui parle de Telo Martius après Antonin. Ce nom long-temps perdu n'a été reproduit que par les modernes. Il n'en est pas ainsi de Taurentum, ou Tauroentum. On le trouve cité jusques vers la fin du 5.e siècle et même dans le moyen âge; on est sans doute surpris de voir, dans une époque aussi rapprochée de la nôtre, reparaître un nom qui d'après mes principes devait avoir disparu avec le 4.e siècle. Toute surprise s'évanouira quand on saura que, quoique la ville de Toulon ne s'appelât plus Taurentum, la tour des Phocéens qui en était la principale défense prenait quelquefois ce nom comme je le prouverai plus bas. Il nous importe maintenant de prouver que le nom de Taurentum ne peut convenir aux ruines qu'on voit aux Lèques, puisque cette ville a été détruite de fond en comble dès le 2.e siècle. C'est là le sentiment de Marin qui a fait une étude particulière des lieux. Voici ses expressions:
Mémoire sur Tauroentum
«Rien n'indique la révolution qui anéantit cette colonie. Des tombeaux, des vases cinéraires, des instrumens de sacrifice, des lampes ... annoncent des temps fort anciens et ne déterminent aucun temps fixe; mais le flambeau de la critique pourra nous éclairer, au défaut des lumières qui nous manquent. J'examine les médailles de Tauroentum, je vois des Vitellius, des Vespasiens, des Trajans, des Antonins, des Marc-Aurèles, des Faustines et des Alexandres-Sévères: on ne m'en présente point des règnes suivans. Ces dernières sont en plus grand nombre et les mieux conservées, et je conclus que Tauroentum a été détruit au commencement du 3.e siècle de l'ère chrétienne, sous Alexandre Sévère. Cette opinion ne pourra être combattue que par des monumens des temps postérieurs.» Dans une note à cet article Marin continue: