Voyez cet œil rapide où brille la pensée,
Ce teint blanc de Louise et sa taille élancée,
Ces vifs tressaillements, ces mouvements nerveux,
Ce front saillant et large orné de blonds cheveux.
Oui, ce corps, cette tête où la tristesse est peinte,
Du sang qui les forma portent la double empreinte.
Je ne sais toutefois… je ne puis sans douleur
Contempler ce visage éclatant de pâleur.
On dirait que la vie à la mort s'y mélange…
Ici, Barthélémy se laisse aller à d'étranges suppositions. Il se demande quel germe destructeur a sitôt défloré ce fruit adolescent. Il redoute, par une regrettable insinuation que rien n'a justifiée et qui souleva les plus formels démentis, que le prince ne soit condamné à une fin précoce par la volonté d'une politique perverse.
Si le duc de Reichstadt a lu ce poème, comme le dit M. de Montbel, il est possible qu'il ait déclaré qu'on avait eu raison de ne pas laisser arriver jusqu'à lui l'auteur d'un écrit où on le représentait comme victime d'une corruption inventée par la politique; mais je ne crois pas qu'il ait protesté contre le reste. Le poème du Fils de L'Homme est, en effet, sorti d'une belle inspiration. Il a du souffle, de la vigueur, de l'élévation. Le poète s'adressait ainsi à l'ardeur ambitieuse du jeune duc:
Mais quoi! content d'un nom qui vaut un diadème,
Ne veux-tu rien un jour conquérir par toi-même?…
La nuit, quand douze fois ta pendule a frémi,
Qu'aucun bruit ne sort plus du palais endormi,
Et que seul, au milieu d'un appartement vide,
Tu veilles, obsédé par ta pensée avide,
Sans doute que parfois sur ton sort à venir
Un démon familier te vient entretenir!…
Il lui faisait entrevoir le retour en France et la résurrection de l'Empire:
Si le fer à la main, vingt nations entières,
Paraissant tout à coup autour de nos frontières,
Réveillaient le tocsin des suprêmes dangers;
Surtout si, dans les rangs des soldats étrangers,
L'homme au pâle visage, effrayant météore,
Venait en agitant un lambeau tricolore;
Si sa voix résonnait à l'autre bord du Rhin…
Comme dans Josaphat, la trompette d'airain,
La trompette puissante aux siècles annoncée,
Suscitera des morts dans leur couche glacée.
Qui sait si cette voix, fertile en mille échos,
D'un peuple de soldats n'éveillerait les os?
Si, d'un père exilé renouvelant l'histoire,
Domptant des ennemis complices de sa gloire,
L'usurpateur nouveau, de bras en bras porté,
N'entrerait pas en roi dans la grande cité?…
Mais c'était un rêve. Le poète n'avait fait qu'entrevoir le jeune prince, et il plaignait cet adolescent oublié, méconnu, caché:
Combien dans ton berceau fut court ton premier rêve!
Doublement protégé par le droit et le glaive,
Des peuples rassurés esprit consolateur,
Petit-fils de César et fils d'un Empereur,
Légataire du monde, en naissant roi de Rome,
Tu n'es plus aujourd'hui rien que le Fils de l'Homme!
Pourtant, quel fils de roi, contre ce nom obscur,
N'échangerait son titre et son sceptre futur?
M. de Montbel prétend que l'opinion publique s'indigna à Vienne contre le poème de Barthélémy et de Méry, et que les personnages distingués qui avaient reçu Barthélémy s'affligèrent qu'il eût répondu à leur hospitalité en insultant l'Autriche dans ses sentiments les plus sacrés et les plus chers. Il se demande si le poète n'avait pas cherché avec ce libelle autre chose que l'occasion d'éveiller l'attention publique par la violence de ses accusations. Cela est possible. Mais cette émotion ne fut rien à côté de celle du gouvernement français. Il vit, dans le Fils de l'Homme, un libelle séditieux, et il traduisit, le 29 juillet 1829, Barthélémy devant le tribunal de police correctionnelle. Une foule d'avocats distingués et des personnages, comme Victor Hugo, M. de Schonen, le général Gourgaud, se pressaient dans l'étroite enceinte. Le tribunal se composait du président Meslin, des juges Phélipe de la Marnière, Colette de Beaudicourt et Mathias, de l'avocat du Roi, Menjaud de Dammartin. Les prévenus étaient le poète Barthélémy, l'imprimeur David et les libraires Denain et Levanneur[433]. Menjaud établit aussitôt la prévention. M. Barthélémy, poète encore jeune[434] mais non pas obscur, écrivain spirituel au contraire, plein de verve et de facilité, n'avait pas recherché un procès pour réchauffer l'intérêt et recruter des lecteurs. Mais il avait à répondre sincèrement d'attaques contre la dynastie, contre les droits du Roi, et de provocations à renverser le gouvernement. L'avocat ne cherchait pas à connaître la pensée, le but, les coupables désirs de l'auteur. Il n'avait à apprécier que l'ouvrage, et il en incriminait d'abord le titre. «Le Fils de l'Homme! s'écriait-il… Quel homme? Sans doute de cet homme dont des agitateurs s'efforcent sans cesse d'évoquer le fantôme…» L'épigraphe du poème:
Quid puer Ascanius? Superatne et vescitur aura?