était significative et faisait apprécier, à elle seule, la direction d'esprit qui allait dominer tout l'ouvrage. Menjaud attaquait ensuite la préface, la profession de foi dans laquelle le poète disait qu'il avait voulu répéter aux oreilles d'un fils:

La gloire paternelle aux plaines de Memphis!

Il signalait à la répression les vers par lesquels Barthélémy offrait un souvenir pieux à Napoléon, tournait en dérision les fils de saint Louis et la Charte, et Metternich lui-même! Puis il dénonçait ceux où l'auteur déplorait la chute de Napoléon, ses tortures à Sainte-Hélène, son désespoir d'être privé de son fils, puis la situation douloureuse de ce fils, l'appel à l'usurpateur, l'appel à l'invasion du pays et au renversement du trône légitime. Il fallait que la magistrature déployât une rigueur salutaire pour venger les offenses faites au Roi, à la monarchie, à la société.

Barthélémy fut admis à présenter lui-même sa défense en vers. M. de Montbel le déplorait ainsi: «C'était le premier exemple de Thémis admettant les Muses à altérer par leurs accents la sévérité du langage des lois et l'austère dignité de leur sanctuaire!…»

Barthélémy commença de la sorte:

Voilà donc mon délit?… Sur un faible poème
La critique en simarre appelle l'anathème,
Et ces vers, ennemis de la France et du Roi,
Témoins accusateurs, s'élèvent contre moi!…
Aussi, je l'avouerai, la foudre inattendue,
Du haut du firmament à mes pieds descendue,
D'une moindre stupeur eût frappé mon esprit
Que le soir, si funeste à mon livre proscrit,
Où d'un pouvoir jaloux les sombres émissaires
Se montraient en écharpe à mes pâles libraires
Et, craignant d'ajourner leur gloire au lendemain,
Cherchaient le Fils de l'Homme, un mandat à la main!

Toutefois, Barthélémy rendait grâce au hasard tutélaire qui sur lui seul suspendait l'arrêt fatal. Il avait, il est vrai, à la cour de Pyrrhus, voulu chercher le fils d'Hector et lui redire les gloires de son père, mais, loin d'un Argus que rien n'avait fléchi, il avait repassé le Rhin, et, depuis, il avait raconté cette pénible histoire. Il avouait sa faute:

En voyant l'héritier de ces grandes douleurs,
J'ai soupiré d'angoisse et j'ai versé des pleurs,
Et j'ai cru qu'on pouvait, sans éveiller des craintes,
Exhaler des regrets mêlés de douces plaintes.
Moins sévère que vous, la royale bonté
Excuse les erreurs de la fidélité.
Delille, à la Pitié vouant sa noble lyre,
Chantait pour les Bourbons en face de l'Empire.
Voulez-vous nous ravir sous nos rois tolérans
Un droit que le poète obtenait des tyrans?
Ah! laissez-moi gémir sur les jeunes années
D'un frêle adolescent mort à ses destinées,
Et, tribut éphémère emporté par le vent,
Semer de quelques fleurs la tombe d'un vivant!

Une élégie était-elle donc un crime? Aux applaudissements de l'auditoire, Barthélémy demandait à son accusateur d'être de bonne foi, de ne pas dépecer son livre, de ne pas détourner le sens exact de ses pensées, de ne pas lui prêter l'intention d'invoquer la discorde. Il relisait les passages suspects, et il en montrait la loyauté. Il ne cherchait point à rallumer la guerre civile, à combattre et à renverser la monarchie. Les temps étaient passés où les fils d'Apollon, au seul frémissement de leur luth, excitaient ou calmaient les passions. Il terminait ainsi sa défense:

Cessez donc d'affecter de puériles craintes!
Des élans généreux les flammes sont éteintes,
L'égoïsme glacé nous rend muets ou sourds.
Dans le paisible sein des hommes de nos jours
Les cœurs dégénérés battent sans énergie.
Les chants des Marseillais ont perdu leur magie,
Et, des peuples vieillis respectant le repos,
La lyre rend des sons qui meurent sans échos!…