PRÉFACE DE L'AUTEUR
J'entreprends la tâche d'écrire le récit de notre captivité en Abyssinie, afin de satisfaire la curiosité naturelle qui m'a été témoignée par un grand nombre de connaissances et d'amis désireux d'obtenir des détails tant sur les causes mêmes de cette captivité que sur la manière dont nous avons été traités, les événements de notre vie quotidienne, et le caractère et les habitudes de l'empereur Théodoros.
J'ai essayé de donner une esquisse exacte de la carrière de ce souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple. J'ai parlé encore de ses amis et de ses ennemis.
Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai jugé nécessaire de dire quelques mots des Européens qui out joué un rôle dans cet étrange imbroglio de l'affaire abyssinienne. Ces diverses informations m'ont été fournies soit par mon expérience personnelle et les événements survenus pendant ma captivité, soit par les communications de certains indigènes bien informés. J'ai eu, pour préparer ce travail, les loisirs forcés de plusieurs mois de prison.
Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associées, dans les annales britanniques, au succès triomphant de l'expédition si habilement organisée par le commandant lord Napier de Magdala. Ce dernier titre, donné à l'honorable général anglais, a été le digne couronnement d'une longue et glorieuse carrière.
MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE
I
L'empereur Théodoros.—Son élévation à l'empire et ses conquêtes.—Son armée et son administration.—Causes de sa chute.—Sa personne et son caractère.—Sa famille et sa vie privée.
Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Théodoros, était né dans le Kouara, vers l'an 1818. Son père était un noble d'Abyssinie, et son oncle, le célèbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs années, avait gouverné les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc. A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nommé par la mère de Ras-Ali, Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mécontent de ce poste qui n'offrait qu'un petit champ à son ambition, il se dégagea de son serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce nom. Plusieurs généraux furent envoyés pour châtier le jeune soldat; mais tantôt il évitait leurs poursuites et tantôt battait leurs troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reçu, il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef très-bienveillant, mais faible, eut la pensée de rattacher à sa cause le jeune chef rebelle en lui donnant sa fille Tawaritch, qui était d'une grande beauté. Lij-Kassa revint à Kouara et pendant quelque temps parut fidèle à sa souveraine. Il fit plusieurs expéditions de pillage dans le bas pays, mit à feu et à sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expéditions traînant après lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des troupeaux de bétail.
Les succès de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion, la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait à ceux qui servaient sa cause, rassemblèrent bientôt autour de lui une bande de vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractère ambitieux, il forma dès lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si fertiles qu'il avait si souvent dévastées. Elevé dans un couvent, il avait étudié les sujets théologiques, mais il s'était particulièrement rendu familière l'histoire de l'Abyssinie. Son éducation, supérieure à celle de son entourage, exerça une grande influence sur son avenir. Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractère religieux, et il était profondément pénétré de l'idée, que la race musulmane ayant, depuis des siècles, empiété sur les pays chrétiens, le but de sa vie devait être désormais le rétablissement de l'ancien empire d'Ethiopie. Sollicité à la fois par son ambition et son fanatisme, il s'avança dans la direction de Kédaref, à la tête de 16,000 guerriers; mais il connut bientôt la supériorité d'une petite troupe bien armée et bien conduite, sur de nombreuses bandes indisciplinées. Près de Kédaref, il se trouva face à face avec ses mortels ennemis, les Turcs, qui n'étaient qu'une poignée, mais encore trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent démoralisés et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer à son rêve chéri.