Au lieu de retourner au siège du gouvernement, il fut obligé, à cause d'une grave blessure reçue pendant le combat, de s'arrêter sur les frontières du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mère de l'état dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache (salaire exigé par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait toujours détesté Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier était tombé pour abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un petit morceau de viande, accompagné d'un message insultant. Près de la couche du chef blessé, se tenait la courageuse compagne qui avait partagé ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouïe du message ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit à Kassa qu'elle aimait les braves, mais qu'elle détestait les poltrons, et qu'elle ne resterait pas auprès de lui s'il ne vengeait cette insulte dans le sang. Ces paroles passionnées tombèrent dans des oreilles bien préparées pour les recevoir, et la soif de la vengeance pénétra dans le coeur de Kassa. Aussitôt qu'il eut recouvré assez de forces, il retourna à Kouara et se proclama ouvertement indépendant.

Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer à sa cour; mais la sommation fut renvoyée avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent expédiés pour forcer Kassa à se soumettre, mais le jeune commandant battit facilement tous ces envoyés; tandis que leurs compagnons d'armes, charmés par les manières insinuantes du jeune chef et alléchés par ses splendides promesses, s'enrôlaient sous les drapeaux de Kassa. La femme de ce dernier exerçait toujours une grande influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisément s'emparer du pouvoir suprême; et, comme il hésitait encore, elle le menaça de l'abandonner. Kassa ne résista pas plus longtemps; il marcha vers Godjam, entraînant tout sur son passage. La bataille de Djisella, livrée en 1853, décida du sort de Ras-Ali. Son armée était à peine engagée qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquérant. Au bout de peu d'années, de Shoa à Metemma, de Godjam à Bagos, tout tremblait devant l'empereur Théodoros et obéissait à son commandement. Pour consacrer son nouveau titre, il désira se faire couronner; ce fut après la bataille de Deraskié, livrée en février 1855, qui lui soumettait le Tigré et réduisait son plus formidable ennemi Dejatch Oubié. Après cette nouvelle victoire, Théodoros tourna ses armes redoutées contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-même Magdala; il ravagea et détruisit si complètement les riches plaines des Gallas, qu'en désespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrèrent dans les rangs de son armée et tournèrent leurs armes contre leurs concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la longue oppression des chrétiens depuis si longtemps victimes des fréquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faîte de son ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimée femme. Il sentit profondément son malheur. Elle avait été son fidèle conseiller, la compagne inséparable de sa vie aventureuse, l'être qu'il avait le plus aimé; et tant qu'il vécut, il chérit sa mémoire. En 1866, un de ses partisans m'ayant supplié, en sa présence, de demeurer quelques jours auprès de sa femme mourante, Théodoros baissa la tête et pleura au souvenir de la sienne morte depuis plusieurs années et qu'il avait aimée si profondément.

La carrière de Théodoros peut se diviser en trois périodes distinctes: la première, de son enfance jusqu'à la mort de sa première femme; la seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'à la mort de M. Bell; la troisième depuis ce dernier événement jusqu'à sa propre mort. La première période que nous avons décrite fut la période des promesses; la seconde, qui s'étend de 1853 à 1860, renferme bien des choses louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses actions soient indignes de la première partie de sa carrière. De 1860 à 1866, il semble avoir abandonné petit à petit toute retenue, au point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautés inutiles. Ses principales guerres, pendant la seconde période, furent dirigées contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre Dejatch-Oubié, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons déjà raconté à la bataille de Deraskié, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois, il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs chefs importants, il leur promit de les relâcher aussitôt que son empire serait entièrement pacifié.

En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul Plowden, et il eut les honneurs de la journée; mais il perdit son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Théodoros s'avança avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau Négoussié, qui s'était rendu maître de tout le nord de l'Abyssinie; par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire, mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautés et par des violations de la foi jurée. Il fit couper les pieds et les mains à Agau Négoussié, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour rafraîchir ses lèvres enfiévrées. Sa cruelle vengeance ne s'arrêta pas là. Plusieurs des chefs compromis, qui s'étaient soumis sur la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrés aux mains du bourreau ou envoyés chargés de chaînes pour languir toute leur vie dans quelque prison de province. Pendant près de trois ans, l'autorité de Théodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignée de rebelles s'étaient bien levés ici et là, mais à l'exception de Tadla Gwalu, qui ne put être chassé de sa forteresse, dans le sud du Godjam, tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublèrent nullement la tranquillité de son règne.

Quoique conquérant et doué du génie militaire, Théodoros fut mauvais administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats à sa cause, il leur prodigua d'immenses sommes; il fut alors forcé d'imposer à ses sujets des impôts exorbitants, épuisant ainsi le pays de ses dernières ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tête d'une puissante armée, effrayé à la pensée de congédier tous ses hommes, il se sentit entraîné à étendre ses conquêtes. Le rêve de ses plus jeunes ans devint une idée fixe, et il se crut appelé de Dieu à rétablir, dans sa première grandeur, le vieil empire éthiopien.

Il ne pouvait toutefois oublier qu'il était incapable de se battre, avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armées et disciplinées de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa défaite à Kédaref; il songea donc à obtenir ce qu'il désirait par la diplomatie. Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres étrangers, que la France et l'Angleterre étaient fières de la protection qu'elles accordaient aux chrétiens dans toutes les parties du monde. Il écrivit alors aux souverains de ces deux pays, les invitant à se joindre à lui dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis de sa lettre à la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette assertion: «Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai réduit les Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de mes ancêtres. Ils refusent.» Il mentionne la mort de M. Plowden et de M. Bell, et il ajoute: «J'ai exterminé leurs ennemis (ceux qui avaient tué ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste à gagner: c'est votre amitié.» Il conclut en disant: «Voyez combien les mahométans oppriment les chrétiens!»

L'armée de Théodoros à cette époque était composée de cent à cent cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par soldat, son camp devait se composer environ de cinq à six cent mille personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fût de 3 millions d'âmes, il fallait donc qu'un quart de cette population fût payée, nourrie, vêtue par le reste des habitants.

Pendant quelques années, le prestige de Théodoros était tel, que cette terrible oppression fut tranquillement acceptée; à la fin cependant les paysans, à moitié affamés et à demi-vêtus, trouvant qu'avec tous leurs sacrifices ils étaient loin de satisfaire à l'accroissement journalier des exigences d'un si terrible maître, abandonnèrent leurs plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs qui restaient encore, ils se retirèrent sur les plateaux élevés ou s'enfermèrent dans des vallées perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et dans le Tigré, la rébellion éclata simultanément. Théodoros avait abandonné depuis quelque temps son idée de conquête à l'étranger, et il avait fait tout son possible pour écraser l'esprit de rébellion de son peuple. Tandis que les provinces rebelles étaient mises an pillage, les paysans, protégés par leurs hautes montagnes, ne purent être attaqués; ils attendirent tranquillement le départ de l'envahisseur, et puis retournèrent à leurs huttes désolées, cultivant juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, à quelques exceptions près, les paysans évitèrent la vengeance terrible de leur nouvel empereur. Son armée eut bientôt à souffrir de cette façon de guerroyer. Le nombre des provinces à dévaster diminuait d'année à année; une grande famine éclata; d'immenses territoires, tels que ceux de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, après avoir été pillés, ne furent plus cultivés. Les soldats, autrefois bien entretenus, rôdaient maintenant à demi affamés et mal vêtus, ayant perdu toute confiance dans leurs chefs, les désertions devinrent nombreuses, et plusieurs retournèrent dans leurs provinces natales se joindre au nombre des mécontents.

La chute de Théodoros fut plus rapide que son élévation. Il ne fut jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de Négoussié, personne n'osa lui résister; mais il était impuissant contre la passivité et la tactique à la Fabius de leurs chefs. Ne se fixant jamais, toujours en marche, son armée diminuait de force de jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout disparaissait à son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y avait pas de nourriture! A la fin, poussé à la dernière extrémité, il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son ancienne armée, que de piller les provinces qui lui étaient restées fidèles.

Lorsque je rencontrai pour la première fois Théodoros, en janvier 1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez légèrement courbé, la bouche grande et les lèvres si minces, qu'elles étaient à peine visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutôt que musculeux, il excellait dans les exercices à cheval, dans l'usage de la lance, et à pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression de ses yeux noirs, à demi fermés, était étrange; s'il était de bonne humeur, cette expression était tendre, accompagnée d'une douce timidité de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il était en colère, ses yeux farouches et injectés de sang semblaient lancer du feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entière était effrayante: son visage noir prenait une teinte cendrée, ses lèvres minces et comprimées ne traçaient qu'une ligne légère autour de sa bouche, ses cheveux noirs se hérissaient, et sa manière d'agir tout entière était un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus ingouvernable fureur.