De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de jours avant sa mort, quand nous le rencontrâmes, il avait encore toute la dignité d'un souverain, l'amabilité et la bonne éducation du gentleman le plus accompli. Son sourire était si attrayant, ses paroles étaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire que ce monarque si affable fût un fourbe consommé.

Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruauté, sans alléguer quelque excuse spécieuse, de manière à faire croire que, dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice. Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants étaient trop favorables aux Européens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyés avait été trahi par les habitants de cette ville. Il détruisit Zagé, grande et populeuse cité, parce qu'il prétendait qu'un prêtre de cette ville avait été grossier à son égard. Il fit charger de chaînes son père adoptif, Cantiba Hailo, parce qu'il avait pris à son service une servante que lui, Théodoros, avait renvoyée. Tesemma Engeddah, chef héréditaire de Gahinte, encourut sa disgrâce parce que, après une bataille contre les rebelles, il s'était montré trop sévère; tandis que notre geôlier en chef fut pris an milieu du camp et jeté dans les fers, parce qu'il avait été autrefois l'ami du roi de Shoa. Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle. Quant à nous, il nous arrêta sous prétexte que nous n'avions pas amené les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tué, simplement pour avoir porté la main à son visage, et il emprisonna le consul Cameron pour être allé chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporté une réponse à sa lettre.

Théodoros avait tous les goûts du Bédouin rôdeur. Il aimait la vie des camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armée gracieusement campée autour d'une colline qu'il avait lui-même choisie; et il préférait au palais que les Portugais avaient érigé à Gondar pour un roi plus sédentaire que lui, les délices des courses imprévues pendant les magnifiques et fraîches nuits de l'Abyssinie. Sa maison était parfaitement réglée; le même esprit d'ordre qui lui avait fait introduire comme une sorte de discipline dans son armée, se montrait aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque département était sous le contrôle d'un chef qui était directement responsable devant l'empereur de tout ce qui dépendait du département qui lui était confié. Parmi ses officiers, tous hommes de position élevée, les uns étaient les surintendants des cuisiniers, des femmes qui préparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appelés Baldéras, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages, celle des serviteurs; les Bedjerand, du trésor, des approvisionnements, etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les Likamaquas ou chambellans; l'Afa-Négus ou bouche du roi était l'interprète.

Une chose étrange, c'est que Théodoros préférait pour son service personnel, ceux qui avaient servi des Européens. Son laquais, le seul qui soit resté avec lui jusqu'à la fin, avait été serviteur de Barroni, vice-consul à Massowah. Un autre, un jeune homme nommé Paul, était un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient été au service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet, qui était assidûment auprès de lui, les autres, quoique demeurant dans la même enceinte, étaient plus spécialement chargés du soin de ses fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il réclamât souvent leur présence; mais c'était un honneur qu'il donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le gouvernement de quelque province éloignée. Tout le service de la maison était confié à des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Théodoros, selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles étaient des esclaves, qu'il avait enlevées à un marchand d'esclaves, au temps même où il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme à la traite des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un officier supérieur et son régiment avaient l'honneur de procéder, dans le ruisseau le plus rapproché, an lavage du linge de l'empereur, ainsi qu'à celui de la maison impériale. Personne, pas même le plus petit page, ne pouvait, sous peine de mort, pénétrer dans son harem. Il avait un grand nombre d'eunuques, la plupart étaient des Gallas; des soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas infligent à leurs ennemis blessés. La reine, ou la favorite du moment, avait une tente ou une maison à elle; et plusieurs eunuques la servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient à la porte de sa tente, et étaient responsables de la vertu de la dame confiée à leur soin. Quant à ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses vives et passagères affections, délaissées maintenant, elles étaient entassées dix ou vingt ensemble dans la même tente ou la même hutte. Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, étaient tout ce qu'il accordait à ces pauvres abandonnées.

Théodoros était plus bigot que religieux. Avant tout, il était superstitieux, et cela à un degré incroyable pour un homme si supérieur à tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes, surtout avant d'entreprendre ses expéditions, et dont l'influence sur lui était étonnante. Il haïssait les prêtres, méprisait leur ignorance, dédaignait leurs doctrines et se raillait des histoires merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-église, d'une armée de prêtres, de desservants, de diacres, et ne passait jamais devant une église sans en baiser le seuil.

Quoiqu'il sût lire et écrire, jamais il ne s'abaissa à correspondre personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours accompagner par plusieurs secrétaires auxquels il dictait ses lettres; sa mémoire était si prodigieuse qu'il pouvait dicter une réponse à une lettre reçue des mois et même des années auparavant, ou discourir sur des sujets ou des événements arrivés dans un passé très-éloigné.—Supposons-le en campagne. Sur une colline éloignée s'élève une petite tente en flanelle rouge: c'est là que Théodoros a fixé sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'église; près de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis à côté, une autre tente destinée à sa précédente favorite, qui voyage avec lui jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer à Magdala, où des centaines d'entre elles sont retenues prisonnières, s'occupant à filer du coton pour les shamas[1] de leur maître et pour leurs propres vêtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinées à ses secrétaires, à ses pages, à ses domestiques, ainsi qu'aux provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long séjour à un endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de défense. Bien que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard. Pendant la nuit, la colline sur laquelle il était établi était entourée de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets sous son oreiller et plusieurs fusils chargés à ses côtés. Il avait une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eût été préparée par la reine ou sa remplaçante, et goûtée soit par ses domestiques, soit par la reine elle-même. Il en était de même pour sa boisson: que ce fût de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne présentait la coupe à Sa Majesté sans que l'échanson et plusieurs de ceux qui étaient présents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam à Gaffat. Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta du brandy, et sans souffrir que personne y goûtât avant lui, il avala sans hésiter le breuvage tout entier.

C'était un mari très-jaloux, que l'empereur Théodoros. Non-seulement il prenait les précautions que j'ai mentionnées plus haut, mais il ne permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent avec le camp, excepté cependant les derniers mois de sa vie, et lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit bien caché, et accompagné d'une forte garde d'eunuques. Malheur à celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hâtait pas de leur tourner le dos jusqu'à ce qu'ils fussent passés! Une fois, un soldat, qui était de garde, se glissa près de la tente de la reine, et s'enhardissant dans les ténèbres de la nuit, il murmura à l'une des servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperçu par un des eunuques, qui le saisit et l'amena immédiatement auprès de Sa Majesté. Après avoir entendu le récit de cette aventure, Théodoros, qui était par bonheur bien disposé en ce moment, demanda an coupable s'il aimait passionnément le tej; le pauvre malheureux tout tremblant répondit que oui.—«Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre heureux,—ensuite administrez-lui cinquante coups de girâf,[3] pour lui enseigner à ne pas aller une autre fois près de la tente de la reine.» L'empereur Théodoros, qui avait une grande connaissance des femmes de son pays, était convaincu que ces précautions n'étaient pas inutiles. Dans l'une de ses visites à Magdala, l'un des chefs de cette province, se plaignit à lui de ce qu'on avait trouvé, dans la chambre de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Théodoros se mit à rire et lui dit: «Quoi d'étonnant, fou que vous êtes; je ne suis pas sûr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!»

Théodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien peu d'instants au sommeil. Quelquefois à deux heures, le plus tard à quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui étaient présentées. Vers la fin, son caractère s'était tellement aigri qu'il tenait les plaideurs à distance; toutefois il garda ses anciennes habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore, assis solitaire sur une pierre, plongé dans de profondes méditations, ou dans une prière silencieuse. Il fut toujours très-sobre pour sa nourriture et ne supporta jamais les excès de table. Il faisait rarement plus d'un repas par jour; lequel était composé d'injera[4] et de poivre rouge les jours de jeune; de wât (sorte de plat composé de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours de fêtes, il donnait habituellement de grands dîners à ses officiers et quelquefois même à toute son armée. Dans ces festins, le brindo[5] était aussi bien accueilli par le souverain que par les officiers. Dans ces repas publics, l'empereur était habituellement assis sur une estrade élevée au bout de la table. Personne, excepté peut-être M. Bell, n'a été vu mangeant des mêmes mets apportés exprès pour Théodoros; mais lorsqu'il voulait spécialement honorer quelqu'un de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui, ou les faisait placer sur son estrade à côté de lui, ou bien encore, ce qui était un grand honneur, il faisait passer au favori les restes de son propre dîner.

Cet infortuné Théodoros, quelques années avant sa mort, prit l'habitude de s'enivrer. Jusqu'à trois ou quatre heures après-midi, il était en possession de lui-même et recevait les affaires du jour; mais après sa sieste, invariablement il était ivre. Quant à ses vêtements, ils étaient très-simples: ils se composaient seulement du shama ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche à l'européenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux, trop longs pour un Abyssinien, étaient partagés en trois parties qui tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie, sa chevelure avait été fort négligée; depuis des mois, elle n'avait pas été tressée. C'était pour témoigner la douleur qu'il ressentait à cause de la méchanceté de son peuple; il ne voulut jamais se laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les délices des Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicité de sa toilette. Il nous dit que pendant le peu d'années de paix qui avaient suivi la conquête du pays, il avait l'habitude de paraître en public comme un roi doit le faire; mais depuis qu'il avait été forcé, par le mauvais vouloir de son peuple, à être en guerre constante avec ses sujets, il avait adopté le costume des soldats, comme étant plus en rapport avec sa mauvaise fortune. Cependant, après même que sa chute fut devenue imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement vêtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodés, enrichis de velours et chamarrés d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour éblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il était pauvre, et quoique Théodoros détestât la pompe on elle-même, il désirait laisser cette impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien déchu, il était toujours—le roi.

Tout le temps que vécut sa première femme, Théodoros non-seulement eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun des officiers de sa maison ni des chefs qui étaient auprès de lui vécussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860, Théodoros aperçut, dans une église, une belle jeune fille, priant silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappé de sa modestie et de sa beauté, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle était la fille unique de Dejatch Oubié, prince du Tigré, son ancien rival, qu'il avait détrôné et qui était en ce moment son prisonnier. Il demanda sa main et reçut un refus poli. La jeune fille désirait se retirer dans un couvent et se consacrer au service de Dieu. Théodoros n'était pas un homme à se laisser facilement contrarier dans ses désirs. Il proposa à Oubié de le mettre en liberté, à la seule condition qu'il le retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence pour décider sa fille à accepter la main de Théodoros. A la fin, Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux père, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer. Cette union fut malheureuse; Théodoros, à son grand désappointement, ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection, l'aveugle dévouement qu'il avait rencontré dans la compagne de sa jeunesse. Waizero Terunish était fière, et elle considéra toujours son mari comme un parvenu. Elle ne lui témoigna jamais ni respect ni affection. Théodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa première femme, se retirait toutes les après-midi, lorsqu'il était ennuyé et fatigué, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva pas un cordial accueil. Le regard de sa femme était froid et plein d'arrogance, et elle alla jusqu'à le recevoir sans la courtoisie ordinaire due à son rang. Un jour même elle eut l'air de ne pas l'apercevoir, ne lui offrit pas de siège, et lorsqu'il s'informa de sa santé, elle ne daigna pas lui répondre. Elle tenait, en ce moment, un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Théodoros lui demanda pourquoi elle ne lui répondait pas, elle répliqua avec calme et sans détourner les yeux de dessus son livre: «Parce que je suis en conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous, le pieux roi David.»