Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition. A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras, causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son bras tranquille.

Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse. Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres grandeurs du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de retourner sur nos pas, mais quoi qu'il en fût, de ne pas entrer en Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros; malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission quels qu'en fussent les périls.

A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché, et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant.

Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash, nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur. A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se montrèrent à nous.

Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes reçus par son alter ego, qui mit une des résidences impériales (une misérable grange) à la disposition des «grands hommes de l'Angleterre.» Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma (environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions, telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara, et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.

La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par une ablution à propos.

Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer. Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la mer Rouge.

Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes; la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont les seules différences qui existent entre les demeures des riches et celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.

Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du
Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.

Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale, le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour, dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse, ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie prospère.