Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux. Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.

Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et, chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces nègres rusés et nouvellement enrichis.

Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis, le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes. Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé. De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des spectateurs qui s'aventurent trop près.

Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français. Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée; la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la rivière.

Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée, les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne le premier régiment ou plutôt le Jumma lui-même.

Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: «En place, repos!» que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et féliciter les futurs héros de Metemma.

Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants. Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.

Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances, quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que, même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est satisfait d'avoir payé … et ne désire qu'une chose: en avoir pour son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux mille nègres complétement ivres.

Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, par ordre supérieur, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma, qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant, qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une razia en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves, les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi, Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province, car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux plusieurs centaines de têtes de bétail.

Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient, pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha, accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies régnantes.