Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute grandeur.
Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui. Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route, revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au camp impérial.
VII
Entrée en Abyssinie.—Altercation entre les Takruries et les Abyssiniens à Wochnee.—Notre escorte et les porteurs.—Application de la médecine.—Première réception de Sa Majesté.—Traduction de la lettre de la reine Victoria et présents offerts.—Nous accompagnons Sa Majesté à travers Metcha.—Sa conversation en route.
Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni, et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé, s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline. Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee, notre route se transformait en une succession de montées et de descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.
A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette contrée.
Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans. Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux. Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et compactes.
A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre patience jusqu'à ce que la fête fût passée.
Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.
Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions. Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et, par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.