Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M. Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.

Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence, jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante. Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois, désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente, nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes, tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de tous côtés dénonça leur cruelle mission.

Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu, non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes, Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures. Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»

Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles que: «Les Américains sont-ils en guerre?—Combien d'hommes ont été tués?—Combien de soldats avaient-ils?—Les Anglais se battent-ils avec les Achantis?—Ont-ils fait leur conquête?—Leur contrée est-elle malsaine?—Ressemble-t-elle à ce pays?—Pourquoi le roi de Dahomey met-il à mort ses sujets?—Quelle est sa religion?» Puis il nous fit faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden, et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire venir.

Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut; s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères. L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui semblerait, mais toujours d'une manière agréable au Seigneur. Un message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession de médecin.

Notes:

[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.

[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.

[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.

VIII