Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.—La mer de Tana.—La navigation abyssinienne.—L'île de Dek.—Arrivée à Kourata.—Les gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.—Accusations portées contre ces derniers.—Première visite au camp de l'empereur à Zagé.—Les flatteries précèdent la violence.
Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du pays se fit avec honneur et satisfaction. L'officier qui avait reçu l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et, heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le promontoire de Zagé.
Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons, au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore, et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.
La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la traversée de Zagé à l'île de Dek.
Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana, peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans ce pays. Samuel, devenu noire balderaba (interprète) et le chef de notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards, les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire, ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs compagnons.
Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île; c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles. L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante, peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir 10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote lorsquil apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés, et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore; et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs malheurs!
Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été accordé aux hôtes honorables du souverain du pays.
Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana. Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée. L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu, légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau.
Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints par les gens de Gaffat. L'empereur leur avait écrit de venir et de rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné.
Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous, plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe, regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M. Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque fois qu'un messager arrivait du camp impérial.